Nativité du Seigneur

Retrouver notre identité 

 Un Enfant nous est né, frères et sœurs, en cette nuit.

Il a pris place dans la crèche.

Petits et grands, jeunes et vieux, 

patrons et employés, cadres et ouvriers, 

bourgeois et va-nu-pieds, citadins et paysans, 

tous, qui que nous soyons, en ce Noël, 

nous venons lui rendre hommage.

Quel mystère que cette naissance de Dieu en notre chair 

qui, depuis des siècles, interpelle l’humanité !

Chaque génération trouve dans cet événement 

une lumière pour vivre l’aujourd’hui, 

un repère pour baliser sa route, 

un tremplin pour toucher quelque chose du ciel à venir.

Alors pour nous, frères et sœurs, en cette année 2014, 

qu’avons-nous à recevoir de la Nativité de Jésus ?


Pour ce faire, regardons notre monde 

tel qu’il se dévoile à nos yeux.

Nous en faisons partie.

Que nous le voulions ou non, nous en sommes 

solidaires pour le meilleur et pour le pire.

Ce monde-là devient de plus en plus autosuffisant.

Il fait chaque jour reculer 

les limites du possible, du connu, de l’interdit.

Les sciences donnent des réponses de plus en plus précises 

à nos questions existentielles 

qui lèvent le voile sur ce qui était encore 

de l’ordre du mystère pour les générations passées.

Tout semble explicable, quantifiable, justifiable.

L’homme devient maître de lui-même et de son destin.

Les interdits ayant été levés les uns après les autres 

depuis cinquante ans, c’est la course 

à la jouissance et à l’abondance.

Dès qu’un nouveau smartphone sort dans le commerce, 

c’est la ruée dans les magasins.

D’interdits qui aliénaient la liberté des individus, 

on est passé à une absence de limite de la liberté 

qui est une autre forme de violence

(cf. article de Daniel Duigou, La Croix, 20 décembre 2014).

Plus de limites, cela signifie que l’on vit 

dans un monde de l’indéfini.


Noël dans ce monde-là, frères et sœurs, 

c’est de la provocation divine !

Dieu qui est l’absolu, l’infini, 

s’incarne dans notre chair humaine.

Dieu délaisse la gloire céleste 

pour la finitude d’un corps d’homme.

Dieu consent aux limites de notre humanité, 

de notre précarité, de nos causalités 

pour se faire proche de nous.

Celui qui «porte l’univers par sa parole puissante» (He 1,3) 

se fait petit enfant dans les bras d’une mère.

Notre quête effrénée de tous les dépassements 

bute sur la fragilité de ce nouveau-né.

Le bonheur n’est pas à trouver dans l’indéfini, l’illimité 

mais dans l’accueil serein de notre finitude, de nos limites.

Dieu-fait-homme nous rappelle la beauté 

de ce que nous sommes.

Nous qui cherchons toujours un ailleurs et un autrement, 

Dieu nous ramène à nous-mêmes, à notre réel.

Celui-ci devient tout autre s’il est habité par Dieu.



En un siècle, notre société a bien évolué.

Avec l’avènement de l’industrie, de l’électricité, 

de l’électroménager, de la technologie, du numérique, 

nos habitudes ont été bouleversées 

de décennie en décennie.

Les biens de consommation sont devenus accessibles 

au plus grand nombre, du moins dans nos sociétés riches, 

et une loi nouvelle s’est forgée en règle dans nos mentalités, 

celle du «tout, tout de suite».

L’immédiateté est devenue un critère de crédibilité 

dans ce monde où ce qui est aujourd’hui 

sera déjà totalement dépassé demain.

Plus le temps d’attendre, de patienter.


Noël dans ce monde-là, frères et sœurs, 

c’est l’Éternité pris en flagrant délit de temporalité !

Dieu qui est l’intemporel entre dans le temps.

Il aurait pu choisir d’apparaître un jour 

au détour d’un chemin sous les traits d’un homme mûr.

Non, Dieu-fait-homme a voulu connaître 

les neufs mois d’une gestation 

dans le sein d’une mère, 

les vagissements d’un nouveau-né, 

l’apprentissage de la marche, de la parole, 

de l’éveil à la nouveauté, …

Notre quête d’immédiateté 

bute sur le sourire de ce nouveau-né.

Il nous apprend à retrouver le sens du temps 

qui s’écoule, la gratuité de la rencontre 

de personne à personne.

En s’incarnant, Dieu n’a pas fait l’économie 

de la croissance humaine, 

telles les germinations d’automne 

qui ont besoin du gel de l’hiver pour se fortifier, 

de la douceur du printemps pour éclore en fines pousses 

et du soleil de l’été pour arriver à maturité. 

Dieu-fait-homme nous rappelle la valeur du temps.

Nous qui cherchons à aller toujours plus vite, 

Dieu nous ramène à l’instant présent.

Celui-ci devient tout autre s’il est habité par Dieu.



Finalement, ce monde de l’illimité 

et de l’immédiateté sème la confusion 

à l’intérieur de nous-mêmes.

Le plus souvent, le désordre s’installe dans notre cœur, 

dans notre corps, dans notre existence 

si nous n’y prenons pas garde.

Et l’on s’étonne de la violence 

qui peut jaillir soudainement de vies sans histoires.

Car ce qui est touché au plus profond de nous-mêmes, 

c’est notre propre identité.

Qui sommes-nous dans un univers où tout est possible ?

Que deviendrons-nous dans une société qui supprime 

les lentes maturations de la croissance humaine 

pour assouvir tous nos désirs ?

Qui est l’homme ?

Cette identité perdue, Dieu nous la rend 

en cette fête de Noël.

Dieu s’incarne en l’homme 

pour remettre de l’ordre dans l’humanité, 

pour ôter la confusion qui conduit

à la désillusion et à la perdition.

L’Enfant dans la crèche nous apprend 

à ordonner notre vie vers l’unique nécessaire, 

le Bien véritable qui est Dieu lui-même.

Notre identité, c’est celle d’«enfants de Dieu».

Jésus est né dans le monde 

pour nous rappeler que nous sommes «nés de Dieu».

Pour assumer pleinement notre humanité, 

nous avons besoin d’une identité claire, 

structurante, créatrice d’avenir.

C’est ce nouveau-né qui nous la restitue 

si nous avons l’humilité de nous abaisser 

devant la petitesse de notre Dieu.

À l’heure où tout s’achète et tout se vend, 

notre Dieu impossible à instrumentaliser, 

sans aucune valeur marchande, 

est là dans la crèche, don gratuit, pure grâce 

qui rend à l’homme sa dignité.

Il rappelle à chacun la valeur unique de ce qu’il est.

Il rend définitivement possible, envers et contre tout, 

une humanité heureuse, réconciliée, 

promise à la paix et la joie de Dieu.

Voilà en quoi, frères et sœurs, ce Noël 2014

est une bonne nouvelle pour nous.

Apportons cette joie à notre monde en souffrance.

Dieu s’est fait homme pour nous humaniser 

et il rend à l’homme sa dignité pour le diviniser.

Méditer la Parole

25 décembre 2014

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Isaie 52,7-10

Psaume 97

Hbreux 1,1-6

Jean 1,1-18