5e Dimanche de Carême B

 Le grain de blé en terre

 Jusqu’à maintenant, Jésus a consenti en tout 

à la volonté de son Père.

Il a renoncé à la gloire divine 

pour revêtir notre nature humaine.

Il a accepté la lente croissance de l’humanité 

dans un corps d’homme.

Il a tout enduré pour que par lui, 

son Père soit glorifié.

Il attire à lui des hommes et des femmes 

pour les conduire à son Père.

Il leur révèle ce doux nom divin : Abba !

Il le proclame à qui veut l’entendre : 

Sa nourriture, c’est de faire la volonté de son Père (Jn 4,34).

Telle est sa joie et elle est parfaite.

Peu importe, les renoncements, les échecs, 

les accusations qui pèsent sur lui car le Père est un avec lui.

Le Père est là, et le Fils entend sa voix 

dans le murmure de son cœur.

Sa présence sans faille le rassure et l’affermit.


Mais aujourd’hui, la lumière intérieure de son âme 

se couvre de ténèbres.

Son être profond se trouble.

Son cœur de fils se déchire.

Lui qui est la Vie, 

il comprend qu’il ne pourra pas faire l’économie de la mort 

pour aller jusqu’au bout de sa mission.

Lui qui est le seul homme qui ne devait pas mourir 

puisqu’il est Dieu, 

il va mourir.

Il ne connaît pas la mort 

mais il sait ce qu’elle signifie.

Mourir, c’est se couper de son Père.

Le shéol où reposent les morts, c’est la nuit, 

c’est l’absence de Dieu.

Son âme en est triste à en mourir.

Il est prêt à tout endurer 

pour ramener la créature à son Créateur 

mais consentir à mettre une distance infinie 

entre son Père et lui, 

à ne plus entendre sa voix, 

à se confronter à l’absence, au vide, 

c’est un «oui» qui ne peut sortir de lui 

qu’après un rude combat.

Mourir pour Jésus n’est pas une fatalité 

devant laquelle tout homme comme nous est impuissant.

Mourir pour Jésus, c’est un choix délibéré.

Ce consentement il l’a posé 

«avec un grand cri et dans les larmes», 

nous dit la lettre aux Hébreux (He 5,7).

Il a prié, il a supplié Dieu «qui pouvait le sauver de la mort».

Il sait que la coupe pourrait s’éloigner de lui (cf. Mt 26,39), 

que des légions d’anges pourraient le libérer des oppresseurs, 

mais il s’est soumis en tout 

à la volonté de son Père.


C’est en regardant un grain de blé 

qu’il a pu se faire violence 

pour se livrer malgré tout, lui l’innocent, 

dans une totale liberté, à la mort.

«Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, 

il reste seul, mais s’il meurt, 

il porte beaucoup de fruit.»

Jésus a consenti à mourir 

car s’il est venu sur la terre chercher l’homme perdu 

pour le ramener à son Père,

il doit encore descendre aux enfers 

tirer des ténèbres tous ceux qui y gisent 

dans l’oubli et le néant.

C’est seulement pour nous que Jésus 

a consenti à tomber en terre comme un grain de blé, 

à mourir en sa chair, 

dépouillé de tout, même de son Père bien-aimé.

«Bien qu’il soit le Fils, 

il a appris par ses souffrances l’obéissance», (He 5,8) 

l’obéissance humaine, par les souffrances de sa Passion.


«Maintenant mon âme est bouleversée.

Que vais-je dire ?

Père, sauve-moi de cette heure ?

_ Mais non ! C’est pour cela 

que je suis parvenu à cette heure-ci !» (Jn 12,27)

Jésus n’abandonne pas sa mission de salut 

en court de route.

Il va jusqu’au bout, dut-il en être crucifié.

Il consent au sommet de sa mission 

qui se révèlera sur la croix :

«Quand j’aurai été élevé de terre, 

j’attirerai à moi tous les hommes», 

les vivants comme les morts, 

ceux d’hier, d’aujourd’hui et de demain, 

ceux d’ici et d’ailleurs.


Si Jésus a consenti librement à la mort, 

c’est pour la transformer en chemin de vie, 

pour lui donner un sens, 

non pour qu’elle reste absurde.

«Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore» 

dit la voix jaillie du ciel.

L’horreur de la croix va devenir une glorification.

Le grain jeté en terre va porter du fruit.

Une moisson nouvelle va se lever.

Jésus va mourir, 

son cœur va être transpercé par une lance, 

son corps exsangue va être déposé dans un tombeau.

Mais comme le grain de blé qui va germer dans la terre 

pour se transformer en épi, 

Jésus, descendu dans la mort, 

va vaincre la puissance du mal et de la mort.


Jésus n’a pas détruit le mal 

en le mettant en déroute par sa toute-puissance, 

ni en le repoussant aux confins de son Royaume, 

mais en le prenant sur soi, 

en en supportant les conséquences 

et en vainquant le mal par le bien.

Il a vaincu la haine par l’amour, 

la révolte par l’obéissance, 

la violence par la douceur, 

le mensonge par la vérité.

Sur la croix, Jésus «a fait la paix, 

détruisant en lui l’hostilité» (Ep 2,14-15).

Il a détruit «l’hostilité», et non l’ennemi ; 

il l’a détruite «en lui» et non dans les autres.

(cf. R. Cantalamessa, Nous prêchons un Messie crucifié

Ed. Béatitudes, p. 183-184)


Jésus a sauvé l’homme dans l’homme.

Il a sauvé tous les hommes 

de la séparation définitive avec Dieu, 

des ténèbres, de l’oubli.

Pour cela, il fallait qu’il tombe avec l’homme dans la mort.

S’il avait refusé la mort, 

comme le grain de blé qui ne meurt pas, 

Jésus serait resté seul.

Oui, il serait resté seul à connaître le Père, 

seul à être comblé par le Père.

Sans sa mort et sa Résurrection, 

nous serions restés séparés de Dieu, 

voués sans issue à la perte de Dieu dans la mort, 

au désespoir.

Mais au fond de notre mort, 

il n’y a plus désormais le néant 

mais le Christ, le Christ qui nous porte en lui 

comme un épi porte ses grains 

et nous ramène au Père.


Quel mystère, frères et sœurs !

Le Fils de Dieu n’a pas supporté 

d’être seul en son éternité 

à connaître l’intimité du Père.

Le Fils de Dieu n’a pas été jaloux 

de son propre bonheur.

Il a tout fait pour qu’en lui, 

nous puissions partager son bonheur d’être fils.

Il a tout fait jusqu’à l’extrême, 

jusqu’à choisir de mourir pour nous.


Sa mort librement consentie 

est l’acte d’amour le plus pur 

que la terre n’ait jamais connu.

La croix scandaleuse va devenir croix glorieuse.

Dans cette eucharistie, 

tel l’épi de blé qui sort de terre, 

Jésus nous élève avec lui vers son Père.

Dans cet épi rempli de grains, 

c’est toute l’humanité qui est rassemblée 

ne faisant qu’un seul corps dans le Christ.

Sa joie, c’est de nous faire connaître le Père.

Nous qui sommes ses disciples, 

entraînons avec nous tous nos frères et sœurs en humanité 

qui cherchent sans le savoir ce Visage divin.

Jésus le dit : «les champs sont blancs pour la moisson» 

mais à nous de nous engager 

comme ouvriers pour la moisson.

Que son Règne d’amour vienne sur notre terre.

Méditer la Parole

22 mars 2015

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Jrmie 31,31-34

Psaume 50

Hbreux 5,7-9

Jean 12,20-33