Vendredi Saint 

Jésus pétrit Pierre

 Ce soir, un homme pleure amèrement.

Meurtri, il s’est muré dans le silence.

La honte, la culpabilité, le désarroi 

traversent confusément son âme.

Les dernières phrases qu’il a entendues de son Maître 

résonnent encore en lui :

«J’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas.

Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères» (Lc 22,32).

Ce soir, c’est lui qui a besoin d’être affermi 

car son âme est «criblée comme le froment».

Cet homme s’appelle Simon.

Jésus lui a donné le nom de Kephas, 

c’est-à-dire Pierre car c’est sur cette pierre 

que le Seigneur veut bâtir son Église.


Mais Simon ne veut plus qu’on l’appelle Pierre.

Il a déshonoré ce nom.

Le roc de sa foi a volé en éclat.

Son cœur s’est durci de peur 

devant les propos d’une simple servante.

«Je ne connais pas cet homme», 

a-t-il répliqué avec vigueur (Mt 26,72-74) 

alors qu’on le dévisageait sous ses traits de Galiléen 

et qu’on démasquait en lui un disciple de Jésus de Nazareth.


Au chant du coq, il se souvint de la parole du Maître : 

«Tu m’auras renié trois fois» (Mt 26,75).

Et c’est alors que Jésus traversa la cour 

de la maison du grand prêtre, 

les mains liées et sous bonne escorte, 

et qu’il fixa son regard sur Pierre.

À l’instant même où le disciple renia son Maître, 

Jésus est passé et l’a regardé.


– Pierre, qu’as-tu vu dans ce regard de Jésus ?

Ce regard fut furtif mais que dure un instant 

sous le regard de l’Éternel ?

– De mes yeux, les gardes, les servantes, le feu, le froid, 

tout a disparu.

Il n’y avait rien d’autre que le regard de Jésus.

Et à la lumière de ce regard, 

j’ai revu le lac, la barque, la première pêche.

J’ai entendu son appel :

«Avance en eau profonde, lâchez les filets, … 

désormais ce sont des hommes que tu prendras … 

tu t’appelleras Kephas».

J’ai senti sa main me saisir à nouveau 

quand je me suis enfoncé dans les eaux.

J’ai laissé résonner la béatitude qu’il m’a attribuée : 

«Heureux es-tu Simon fils de Jonas (… )

c’est mon Père qui te l’a révélé».

L’injonction : «Passe derrière moi, Satan !» est remontée 

aussi en moi comme un couperet 

qui ouvre une blessure mal cicatrisée, 

peut-être pour la guérir définitivement.

Je l’ai vu à genoux devant moi 

me lavant les pieds n’ayant que faire de mes objections.

J’ai revu son visage ruisselant de sueur 

semblable à de «grosses gouttes de sang 

qui tombaient à terre» (Lc 22,44), 

alors que sa question : «Simon, tu dors ?» 

venait de me tirer du sommeil.


Dans ce regard de Jésus fixé sur moi, 

j’ai compris que toutes ces phrases, tous ces événements 

n’étaient à ses yeux qu’une histoire d’amour.

J’ai vu pour la première fois combien Jésus m’aimait.

J’ai compris combien il était mon ami.


Frères et sœurs, parce que le coq a chanté, 

Pierre s’est souvenu, 

il a pu faire mémoire de la prophétie de Jésus 

annonçant le reniement.

Ce réveil de la mémoire lui permet de regarder Jésus 

comme il n’a jamais su le regarder, 

de l’aimer comme il n’a jamais su l’aimer.

Il comprend tout à coup la tragédie 

qui est en train de se vivre.

Non, ce n’étaient pas les Juifs, 

ce n’étaient pas les Romains 

qui blessaient Jésus en cette nuit, 

mais lui, Pierre !


Jésus portait sur cette croix 

autant le péché de ses ennemis que celui de ses amis.

L’abandon des amis est une blessure plus amère 

que l’hostilité des ennemis.

En entrant dans sa Passion, 

Jésus savait que ses proches l’abandonneraient.

Sa croix n’en est que plus douloureuse.

Jésus savait mais rien n’a altéré 

la douceur de son regard, 

aucune amertume n’a enténébré son âme.

Pierre mesure ce soir dans son propre cœur 

toute la solitude, tout l’abandon 

de son unique Ami et Père.


Frères et sœurs, Simon-Pierre, c’est chacun de nous.

Nous butons ce soir nous aussi contre cette croix 

sur laquelle Jésus nous dit tout son amour pour nous 

alors que nos infidélités, nos lâchetés, 

nos faiblesses, nos duretés de cœur 

nous blessent de l’intérieur.

Notre mémoire se réveille 

et nous comprenons que Jésus savait tout cela 

en entrant dans sa Passion.

Il ne s’est pas dérobé.

Il est entré dans la mort 

prenant sur lui tout ce qui nous mène à la mort.

Tout ce qui remonte à notre mémoire, 

il nous faut désormais le lui abandonner.

Cela ne nous appartient plus car il l’a pris sur lui.


Maintenant, Pierre aurait vraiment donné 

sa vie pour le Seigneur.

Nous aussi, peut-être ?

Mais Pierre s’est encore souvenu de cette parole :

«Où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant 

mais tu me suivras plus tard» (Jn 13,36).

«Pierre ne fit aucune objection 

et accepta le don de l’impuissance, 

le don de ne pouvoir rien faire, 

le don de l’échec de sa volonté, 

la grâce de l’impuissance de son amour.

Simon, appelé Pierre, accueillit 

la blessure du regard non-aimé de Jésus 

et sentit une source amère jaillir dans son cœur.

Le coq chanta.

Jésus n’était plus là» (Dom Mauro-Giuseppe Lepori).

Pierre ne le reverra plus.

Jésus est parti vers la mort, la mort sur une croix.

Pierre est sorti les yeux embués de larmes …


Ce soir, retourné dans la chambre haute 

restée telle quelle depuis le dernier repas de la veille, 

il regarde le plat dans lequel Judas a plongé la main.

Il est vide.

Le pain a été partagé.

Le corps du Bien-Aimé a été livré, consommé.

Tout est accompli.

Pierre regarde la coupe de vin.

Elle est vide.

Il se souvient alors de la parole de Jésus 

à Gethsémani : «Est-ce que je vais refuser 

la coupe que le Père m’a donné à boire ?» (Jn 18,11).

Le sang de l’innocent a été versé pour la multitude.

Jésus a bu jusqu’à la lie la coupe de sa Passion.

Tout est accompli.


Pierre n’a pu accompagner Jésus dans sa mort.

Nul d’entre nous n’aurait pu le faire.

Ce soir, Pierre cherche en vain le sommeil.

Sa mémoire est en éveil depuis que le coq a chanté.

«Veillez car vous ne savez pas 

quand le maître de maison va venir, 

le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, 

de peur que venant à l’improviste, 

il ne vous trouve endormis» (Mc 13,35-36).

Il pense à cette prophétie du reniement 

qu’il avait laissé s’endormir en lui 

et que le chant du coq a réveillé.


Mais, frères et sœurs, il y a une phrase 

que Jésus a dite juste avant d’énoncer cette prophétie 

et que Pierre a laissé s’effacer ce soir de sa mémoire.

De grâce, ne vous endormez pas cette nuit 

sans ouvrir votre Bible pour chercher cette phrase oubliée.

Vous la trouverez au chapitre 14 

de l’évangile selon saint Marc…

Une flamme d’espérance s’allumera alors en vous.

Puissiez-vous la partager et la raviver 

dans le cœur de l’apôtre Pierre !

(homélie inspirée du livre de Mauro-Giuseppe Lepori, 

Simon appelé Pierre, Ed. Parole et silence)

 

(Suite dans l’homélie des Vigiles pascales du 4 avril 2015 !)

Méditer la Parole

3 avril 2015

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Isaie 52,13-53,12

Psaume 30

Hbreux 4,14...5,9

Jean 18,1-19,30