16e semaine du Temps Ordinaire - B

 Rompre pour communier

 Qu’a-t-il donc fait, Jésus, 

pendant que ses disciples étaient en mission, 

envoyés deux par deux 

comme nous l’entendions la semaine dernière ?

L’évangéliste Marc ne nous le dit pas.

Mais on peut imaginer sans peine 

que Jésus priait pour la fécondité 

de cette première mission des apôtres.

Dans l’Évangile selon saint Luc, 

alors que les 72 disciples étaient en mission 

et soumettaient en son nom les démons, 

il est mentionné que Jésus «voyait Satan 

tomber du ciel comme l’éclair» (Lc 10,18).

La mission au nom de Jésus 

est un combat contre les forces du mal.

Mais si les esprits mauvais sont mis 

hors d’état de nuire, 

Jésus n’invite pas pour autant ses disciples 

à se réjouir de cela mais plutôt de ce que leurs «noms 

se trouvent inscrits dans les cieux» (Lc 10,2).

La joie est le fruit de la sainteté du disciple 

et non de l’efficacité de son œuvre, 

aussi méritoire soit-elle.

La joie de Dieu, c’est de voir le disciple 

devenir conforme à son maître, c’est-à-dire à Jésus, 

lui devenir semblable dans l’amour 

et non avoir la prétention 

de devenir plus grand que son maître.

Certes, Jésus a promis à ses apôtres 

qu’ils feraient des choses plus grandes 

que celles qu’il a lui-même réalisées sur terre 

mais ce qu’il attend des disciples missionnaires, 

c’est la docilité à l’Esprit, 

le don total de soi et l’humilité.


Avec cet éclairage préalable, nous pouvons entrer 

dans notre page d’évangile.

On y ressent une certaine effervescence, voire de la fébrilité.

On se raconte ce qui s’est passé lors de la mission.

Les uns viennent, les autres partent.

On n’a même pas le temps de manger.

On imagine la joie de cet instant de retrouvailles.

Et Jésus est là au milieu de ses disciples.

À la fois au centre car c’est vers Lui 

que convergent les apôtres, 

c’est à Lui qu’ils rendent compte de leur mission ; 

mais aussi en retrait, invitant simplement 

au repos dans un endroit désert.

Jésus appelle ses disciples à prolonger la mission 

sur un autre niveau, à prendre du recul 

par rapport à tout ce qu’ils ont généreusement 

donné, enseigné, réalisé, 

pour prendre le temps de descendre dans leur cœur 

dans le silence et le retrait.


Jésus veut signifier par là que la mission 

ne s’articule pas tant autour d’un «faire» 

qu’autour d’un «être», 

d’une identité de disciple bien assumé.

Est missionnaire selon le cœur de Dieu, 

non pas celui qui fait beaucoup de choses pour Dieu 

mais celui qui se laisse totalement faire par Dieu.

Ce qui est missionnaire, 

c’est le rayonnement de l’être du disciple, 

sa relation à Dieu, 

son amour pour ses frères.

C’est pour cela que toute mission ajustée 

à l’identité du disciple ne le détourne pas 

de ce qu’il est mais au contraire 

l’affermit dans son être profond.


En conduisant les disciples au désert, 

Jésus les ramène à l’essentiel, 

à leur relation à Dieu dans le secret de la prière, 

mais aussi à une saine relation à eux-mêmes, à leur corps, 

à leur humanité en prenant soin de se reposer.

Ils montent donc dans la barque pour traverser le lac.

Ce déplacement géographique est l’image visible 

de ce qu’ils sont appelés à vivre intérieurement.

Ils doivent se déplacer vers le fond de l’âme, 

vers ce temple intérieur où Dieu les attend.


Pour mieux communier à ce monde 

vers lequel ils sont envoyés pour l’évangéliser, 

ils marquent une rupture avec lui, 

non pas pour s’en couper par dédain ou pour le fuir 

mais pour le retrouver sous un regard neuf en Dieu, 

transfiguré par la lumière divine.


Rompre pour mieux communier, 

c’est ce qu’a vécu notre fondateur, frère Pierre-Marie, 

en se retirant dans la solitude du désert pendant deux ans, 

loin de ses activités parisiennes, pour faire 

l’expérience d’un nouveau rapport au monde.

Quel ne fut pas son émerveillement 

de se trouver si présent au monde qu’il avait quitté 

en se mettant en présence de Dieu 

par l’écoute de sa Parole 

et par l’adoration du Saint-Sacrement.

Voici ce qu’il a écrit un jour dans son ermitage :


La terre est nue sous le ciel nu.

Pas un bruit, pas un cri.

Le désert où tout semble mort, sans témoin, vit.

Au mur de pierres sèches de l’ermitage, 

le Christ de bronze reste pendu.

Sur l’autel veille la blanche hostie.

Un silence si total plane sur toute chose, 

qu’on se prend à l’entendre.

Rien, nulle part, ne fait diversion, n’arrête l’attention.

Tout est libre et sans parure. Tout est nu, mais sans souillure.

L’avoir s’est envolé, le paraître s’est estompé, 

seul l’être reste, nu.

Les souvenirs eux-mêmes se sont tus.

Tout est rompu mais tout renaît.

L’humanité entière dont je suis radicalement séparé 

demeure là, présente comme jamais.

Chacun des hommes restant inscrit au cœur du Père 

qui les a créés, en L’écoutant dans le silence, 

c’est toute la création que j’y retrouve rassemblée.

Puisque nul n’est absent de Lui, nul non plus n’est hors d’ici.

Lui seul agit. Le monde est là. Le monde vit.

Toutes les frontières sont tombées.

Ce n’est pas le moindre paradoxe du désert 

que d’être le lieu où se révèle au mieux 

le mystère de la communion.

Par-delà la réalité des distances et des absences, 

le poids du silence et des séparations, 

au centre de cette solitude, 

naît comme une Plénitude.

Au cœur de cette rupture, naît une communion.

 (frère Pierre-Marie, carnet rouge du désert, 1973-74 : p 10-11)

 

Ce que frère Pierre-Marie a expérimenté 

dans la solitude du Sahara, il va le transposer 

dans la réalité du désert moderne 

qu’est la mégapole urbaine.

Au cœur du désert des villes, 

il a ouvert un itinéraire spirituel pour rejoindre le monde 

non en s’y diluant de l’extérieur mais en y communiant 

par l’intérieur de l’être, par le cœur.


Ce passage du désert à la ville, 

de la solitude à la foule, 

comme deux modalités d’une même 

expérience spirituelle qui passe par le cœur, 

nous le retrouvons dans notre page d’évangile.

Il y a en effet comme deux tableaux qui se superposent : 

les disciples qui se retirent, au désert, dans la solitude.

Et les foules qui viennent «de toutes les villes», 

qui sont partout, qui accourent 

et forment finalement «une grande foule

Jésus ne va pas séparer ces deux réalités, ni les opposer.

Il va ouvrir lui-même ce passage 

du désert de la solitude au désert spirituel 

qu’il trouve en ces foules assoiffées d’eau vive.

Son regard posé sur ces foules vient de son cœur 

qui est saisi de pitié.

C’est un regard contemplatif : 

il ne voit pas des foules mais des «brebis sans berger».

Il voit du regard même de Dieu 

et il communie à la détresse de ces hommes 

et de ces femmes en quête de salut.

C’est dans ce désert-là qu’il va demeurer. 

Il ne le fuit pas.


Remarquez que les disciples s’effacent devant Jésus.

Ce n’est plus à eux d’enseigner.

C’est Jésus seul qui le fait, c’est lui qui se donne 

se faisant Pain de Vie qui nourrit les foules.

Jésus qui enseigne et qui nourrit, 

c’est l’essence même de l’Eucharistie.


Rassemblés en ce dimanche, pour cette eucharistie 

au cœur de la ville, au milieu de la foule réunie, 

nous vivons en actes et en vérité cette page d’évangile.

Jésus est là, au milieu de nous, au milieu des hommes.

Il transforme notre désert en jardin de paix et de lumière.

Il sanctifie notre ville par sa présence pour en faire 

une Jérusalem belle comme une épouse.

Soyons des missionnaires de sa joie en notre monde.

Prenons le chemin de notre cœur pour vivre 

dans le monde en témoins du Christ Ressuscité.

 

Méditer la Parole

19 juillet 2015

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Jrmie 23,1-6

Psaume 22

Ephsiens 2,13-18

Marc 6,30-34