26e dimanche du Temps Ordinaire - B

 Un peuple de prophètes

 Reprenons le récit que nous rapporte le Livre des Nombres.

Eldad et Médad faisaient partie 

des anciens du peuple d’Israël.

Cependant ils n’étaient pas sous la tente de la Rencontre 

quand le Seigneur fit reposer sur 70 anciens 

une part de l’esprit de Moïse.

Toutefois, tous deux reçurent aussi une part de cet esprit 

et ils se mirent à prophétiser dans le camp.

L’esprit de Moïse était sur eux 

et faisait par eux signes et prodiges.

Le narrateur précise que les 70 se mirent aussi à prophétiser 

mais cela ne dura pas.

Ils n’ont pas su faire fructifier le don reçu.


C’est alors le trouble dans le camp des Israélites.

On veut faire taire les deux prophètes 

qui semblent jeter le discrédit sur les 70 anciens.

Ils dérangent car ils prophétisent 

en dehors de l’ordre établi.

On demande alors à Moïse d’intervenir 

et sa réponse n’en sera que plus surprenante.

Non seulement Moïse n’appelle pas 

les deux hommes à rentrer dans le rang, 

mais plus encore il se réjouit de voir 

son esprit prophétique agir à travers eux.


Et il livre le fond de sa pensée : 

ce ne sont pas seulement deux hommes 

mais tout le peuple qui doit devenir prophète !

Moïse, le grand pasteur d’Israël, 

n’attend pas de son peuple 

une sorte de repli identitaire autour de sa personne.

Il ne renvoie pas à lui-même mais à Dieu.

Moïse déploie son charisme prophétique 

non pour instrumentaliser le peuple 

au service d’une finalité, la plus noble soit-elle, 

mais pour éveiller des personnes libres, 

ajustées à la vocation qu’elles ont reçue.

En chaque membre du peuple vit quelque chose 

du charisme propre de Moïse 

comme libérateur de l’esclavage et des idoles.

Chacun est appelé à trouver et à cultiver 

son propre charisme dans celui de Moïse qui le précède.

Le peuple choisi par Dieu va pouvoir survivre au désert 

et se multiplier en terre promise 

en générant de génération en génération 

des nouveaux Moïse, des nouveaux libérateurs.


Jésus, bien des siècles plus tard, 

sera reconnu comme faisant partie de ceux-là.

Il fait des miracles, il guérit les malades, 

chasse les esprits mauvais, ressuscite les morts.

Ne serait-il pas le grand prophète, 

interrogent les foules, c’est-à-dire Moïse le libérateur ?

Étonnamment, un récit similaire à celui 

entendu dans la Torah est rapporté dans l’Évangile.

On a surpris un homme agissant au nom de Jésus 

alors qu’il n’appartient pas au groupe des disciples.

Les Douze veulent l’en empêcher 

et c’est Jésus qui va prendre sa défense :

«Celui qui n’est pas contre nous est pour nous».

Comme Moïse, Jésus n’éteint pas l’esprit prophétique 

qui libère la vie et relève l’homme.

Quelques versets plus haut, on surprend les apôtres 

incapables de comprendre l’annonce 

que fait Jésus de sa Passion et de sa mort ; 

et ce sont ces mêmes disciples 

qui iraient donner des leçons 

à un homme qui fait des miracles au nom de Jésus ?

Ce récit dit en peu de mots 

ce que Jésus attend de ceux qui se réclament de lui.


Il y a en fait deux manières de suivre Jésus 

et d’être son disciple.

La première manière consiste à faire partie des proches, 

à rester à proximité de lui, à l’écouter, 

à essayer de conformer sa vie 

à un idéal qu’il incarne.

La deuxième manière consiste 

à laisser le Christ vivre en soi, à être un autre Christ, 

à être docile à son Esprit Saint qui fera 

des choses plus grandes encore que celles réalisées par Jésus.

Les premiers disciples s’identifient au rôle du peuple 

qu’on libère et conduit au désert.

Les deuxièmes s’identifient au libérateur 

qui laisse l’esprit prophétique agir par lui.

Beaucoup croient que ce rôle-là est réservé 

à certains leaders et n’y aspirent même pas.

Eh bien, Jésus nous dit à chacun aujourd’hui, 

et non à quelques-uns : 

Sois un prophète ! 

N’éteins pas l’Esprit en toi !

Son Esprit n’est pas pour une élite 

mais pour chaque baptisé.

Être un vrai disciple du Christ, 

ce n’est pas s’abriter sous l’arbre nommé Église 

parce qu’il porte des fruits de consolation, 

de miséricorde, de charité, de paix… qui nous attirent 

mais c’est devenir soi-même un arbre 

qui porte de beaux fruits et transmet 

la joie de Dieu autour de soi.


Ne réduisons pas l’Église 

dont nous sommes les membres 

à une œuvre de bienfaisance, 

car si les moyens manquent, si la créativité fait défaut 

pour entretenir l’œuvre et la renouveler, 

l’Église ne sera plus qu’un arbre usé et sec 

qui ne porte plus de fruits.


Mais aspirons aux dons les meilleurs, 

comme dit l’apôtre Paul, 

laissons la sève baptismale irriguer notre vie,

écoutons l’Esprit qui murmure en nous, 

libérons les charismes qui s’exercent 

au service de la croissance du corps tout entier 

alors l’Église ne sera plus un arbre 

mais deviendra une forêt !


Nous n’avons pas à suivre une organisation, 

aussi sainte soit-elle, mais à suivre 

le Christ lui-même en devenant saints comme lui.

D’où les appels exigeants entendus dans l’Évangile : 

il faut nous convertir !

C’est notre sainteté personnelle qui changera 

le monde, qui donnera à d’autres 

le désir de rencontrer le Christ et de vivre de lui.

Le monde et l’Église ont besoin de prophètes.

Par toute leur vie les disciples du Christ 

«rappellent au monde, dit notre Livre de Vie

le caractère provisoire de leur condition présente 

et à l’institution ecclésiale que leur unique but, 

par-delà le culte, le juridisme et la morale, reste 

cette communion totale et immédiate avec Dieu» (n°63).


Dans quelques semaines, nous célèbrerons les 40 ans 

de la naissance de nos Fraternités monastiques.

Frère Pierre-Marie a fait partie de ces prophètes 

de son temps au lendemain du Concile.

Il a osé se démarquer d’une manière uniforme 

de penser la vie monastique occidentale 

en insufflant une autre forme, 

adaptée à la réalité citadine si caractéristique 

du monde d’aujourd’hui.

De l’ancien, il a fait du neuf.

Être fidèle à son intuition 40 ans après, 

pour nous laïcs et consacrés de la Famille de Jérusalem, 

c’est rester dans cet élan prophétique 

en demeurant à l’écoute des appels du monde, 

en scrutant la Parole pour y chercher le chemin 

de la vraie vie, en plongeant toujours plus 

dans le cœur de Dieu pour voir l’invisible 

qui se révèle au-delà du visible.

Nous n’avons pas à entretenir une œuvre 

mais à être engagés dans une mission, 

celle de dire Dieu au monde 

par le témoignage d’une vie de sainteté.


Ensemble, nous avons à faire jaillir des sources 

qui libèrent l’amour, la paix et la joie 

pour bâtir l’aujourd’hui selon le dessein de Dieu.

Assemblés en ce dimanche en Église, frère et sœurs, 

que nous puissions devenir un peuple de prophètes.

Rejoignons nos frères les hommes au cœur de la ville 

pour leur partager notre espérance.

Qu’au verre d’eau qu’ils nous donneront, 

nous puissions en retour leur offrir le vin des noces, 

le vin de la fête.

Et «que la sobre ivresse de l’Esprit soit la joie de ce jour» 

(St Ambroise).


Méditer la Parole

27 septembre 2015

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Nombres 11,25-29

Psaume 18

Jacques 5,1-6

Marc 9,38-48