24e semaine du Temps Ordinaire - A

«Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon.» Ce message du Saint-Père, pour la Journée Mondiale de la paix du 1er janvier 2002, a résonné à plusieurs reprises, en juillet dernier, dans cette église durant notre forum «Chercheurs de Paix». Il fallait l’entendre une fois, deux fois, trois fois, mais surtout il fallait qu’il descende dans les cœurs. Nous voulions parler de paix entre les hommes, surtout en Terre Sainte. Mais ce mot seul pouvait paraître vide de sens, un idéal loin des réalités, voire une utopie d’Occidentaux pour qui tout paraît si simple.

«Il n’y a pas de paix sans justice.» Justice... Oui, pour nos frères du Moyen-Orient qui subissent, pour la grande majorité, ce climat de peur et de violence, on ne saurait parler de paix sans y associer la justice. Mais comment éclairer cette justice ? Certains réclameront le mal pour le mal. D’autres une amnistie générale pour oublier et repartir à zéro. La justice nous échappe. Elle est si fragile entre les mains des hommes. Serait-ce alors l’impasse ?

«Il n’y a pas de justice sans pardon.» Voilà la petite voie de l’amour, la porte étroite de l’Évangile qui rétablit l’espérance là où elle s’est éteinte. On croit souvent que la justice et le pardon s’opposent. «Mais le pardon s’oppose à la rancune et à la vengeance, non à la justice» (Jean-Paul II). La justice humaine est toujours imparfaite, mais «elle doit s’exercer et, en ce sens, être complétée par le pardon qui guérit les blessures et rétablit la communion» (Jean-Paul II). La justice trouve sa plénitude dans le pardon qui mène à la paix véritable. C’est le chemin de chacune de nos vies. C’est un chemin d’évangélisation intérieure, un chemin de conversion.

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Ce discours, certes, nous l’entendons mais concrètement nous attendons probablement un peu plus. Des questions surgissent : que signifie pardonner à son frère ? Et comment pardonner ? L’Évangile de ce jour nous éclaire. Dans ce récit, nous voyons un roi qui remet une dette monumentale à son serviteur. Il pardonne car son cœur déborde de miséricorde. Dans un second temps, ce serviteur pardonné refuse de remettre une dette, infime par rapport à la sienne, à l’un de ses compagnons.

Que veut donc nous dire Jésus ? Notre Dieu est un Dieu qui pardonne. En pardonnant, Dieu ne fait pas comme si de rien n’était. Il n’oublie pas la dette. Au contraire, il se situe face au mal que rien ne saurait faire oublier. Pardonner, en effet, c’est aimer d’un amour vrai. Dieu est blessé par notre mal, meurtri par l’injure, humilié par notre faute, mais comme Il ne peut cesse d’être ce qu’Il est, Il aime celui qui l’a offensé. Dieu n’aime pas le péché mais Il aime le pécheur que nous sommes. Plus encore, l’offense l’invite à révéler sa force et sa puissance de transfiguration de la souffrance. «Il ne faut pas pardonner sept fois, mais soixante-dix fois sept fois», dit Jésus à Pierre (cf. Mt 18,22). Autant dire qu’il faut pardonner sans cesse. Pardonner est la marque d’un amour inconditionnel, sans préalable, inépuisable. Pardonner signifie donc aimer comme notre Dieu, c’est-à-dire d’un amour sans limites.

Mais alors, comment ne pas reconnaître que nous ne savons pas pardonner de cette manière ? Car nous sommes comme Pierre qui met des limites et des conditions. Il est vrai que seul Dieu pardonne en vérité. Mais nous avons un modèle : c’est Jésus. Sur la croix, il s’écrie : «Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font» (Lc 24,34). Jésus pardonne, aime jusqu’à l’oubli de lui-même. Son pardon est un amour qui espère contre toute espérance ; c’est un amour qui met sa confiance en l’autre. C’est un amour qui permet au pécheur pardonné d’être libre vis-à-vis de sa faute. Ce pardon est un chemin de foi en un autrement. C’est le chemin pascal du Christ. Jésus pardonne car Il croit que son Père est Amour et que son jugement est vérité. La foi est source du pardon.

Le serviteur de notre parabole, lui, n’a pas été touché par la miséricorde du roi. Son cœur ne s’est pas brisé devant un tel flot d’amour. Alors il ne peut pardonner à son frère. Nous le voyons, cet accueil du pardon de Dieu est un préalable à tout autre pardon. «Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi», dira Jésus à Pierre (Jn 13,8). Frères et sœurs, il nous faut faire l’expérience de la miséricorde de Dieu pour goûter à la vie qui vient de lui. Il faut nous laisser laver les pieds par Jésus pour qu’à notre tour, nous lavions ceux de nos frères.

Pardonner n’est donc pas une chose impossible. Cela implique que nous acceptions d’être un pécheur, mais surtout un pécheur pardonné. Là, nous accédons à un nouveau préalable : l’humilité, c’est-à-dire la vérité avec nous-mêmes. Plus de masques, plus de faux semblants. Le fils prodigue, lorsqu’il se repent de sa conduite ne veut rien cacher de lui-même. Et d’ailleurs son père ne l’écoute même pas car il sait trop bien qui il est. Dieu nous connaît mieux que nous-mêmes, inutile de se camoufler. Nous avons tant de mal à accepter un pardon, qu’il soit de Dieu ou de nos frères, car il y a une part d’humiliation à devoir se reconnaître en tort. Pas d’humilité sans humiliation. Mais si la vérité blesse, avec le pardon reçu, elle devient grâce de liberté. Car dans le pardon, l’amour ne juge pas. Il relève, rend la vie, ouvre un chemin d’éternité.

La route du pardon est maintenant balisée : pas de pardon donné s’il n’y a d’abord foi en la puissance confiante de Dieu. Et pas de foi s’il n’y a d’abord expérience de la miséricorde du Père. Et pas de pardon reçu qui pacifie le cœur si nous refusons la vérité sur nous-mêmes avec humilité. Or être humble, c’est être comme Jésus. La source de tous nos pardons se trouve dans l’imitation de Jésus. Jésus est plus qu’un modèle, il est le modèle parfait et unique. Il est notre Sauveur.

Les jeunes chercheurs de paix l’ont bien compris. Le pardon est un visage à contempler. Je vous invite à faire nôtre leur prière composée au terme du forum : «Malgré l’impossible pardon auquel nous sommes tous confrontés, nous voulons espérer dans la puissance de Dieu qui ne cesse de jeter le grain de son amour dans nos cœurs par la grâce des sacrements et qui, seul, peut accomplir en nous le miracle du pardon (...). Sachant notre impuissance, nous demandons à Dieu la grâce de nous ancrer dans son pardon qui naît de la croix, la grâce de nous laisser transformer en lui pour porter un fruit d’amour et de paix (...). Avec la grâce de Dieu et pour la paix, nous nous engageons à n’utiliser que les armes de la foi et de l’espérance, de la patience, de la prière et du pardon.»

Frères et sœurs, nous sommes tous «chercheurs de paix». Par le pardon, devenons semeurs de paix.

 

Méditer la Parole

15 septembre 2002

Saint-Gervais, Paris

Frère Jean-Christophe

 

Frère Jean-Christophe

Lectures bibliques

Ecclésiastique 27,30-28

Psaume 102

Romains 14,7-9

Matthieu 18,21-35

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