32e Dimanche du Temps Ordinaire - B

 Jésus est à Jérusalem.

Au soir de sa vie, alors qu’il s’apprête à tout donner, 

Le Seigneur de l’univers vient demeurer dans le Temple. 

Alors qu’il va passer de ce monde à son Père, 

Jésus ne retient rien pour lui-même, il donne tout. 

Il ne se met pas à l’écart du monde, 

il ne se retire pas au désert dans les solitudes. 

Au contraire, il demeure au cœur de la ville sainte, 

il vit au milieu de son Temple. 

Il donne tout, il se donne.

C’est de là qu’il contemple le monde et sa richesse, l’univers et son peuplement. 

C’est de là qu’il observe

Gens du commun et gens de condition,

riches et pauvres ensembles.

C’est de là qu’il voit à la fois les notables qui se prévalent du surcroit de leur richesse 

et la pauvre veuve qui s’avance humblement pour y déposer deux piécettes. 


Alors en ce jour, aux abords du Trésor du Temple, parmi les tintements de pièces,

Jésus va discerner entre toutes, l’obole de la veuve.

Ces deux piécettes de la pauvre veuve : seul Jésus les remarque.

Son veuvage et sa solitude,

Sa pauvreté et son indigence

Seul Jésus a su les écouter, les discerner et les révéler.

C’est bien Lui le Pauvre et l’Époux de nos cœurs qui nous comble de son Alliance et de ses largesses.

Comme la veuve de Sarepta qui livra sa jarre de farine et son vase d’huile, la veuve de Jérusalem a délaissé ses sécurités et dans son indigence, elle a trouvé la vraie richesse, elle a trouvé ce regard du Christ. Elle s’est laissé trouver par l’Époux qui la comble de son Alliance. Elle s’est laissé trouver par le Pauvre qui l’enrichit de son Espérance.

Ces deux piécettes, c’est le don de tout ce qu’elle avait pour vivre. 

C’est le don que Jésus nous invite à contempler et à imiter dans notre vie chrétienne. Cette veuve nous ressemble dans nos pauvretés, dans nos précarités.

Mais que pourrons nous donner ?

Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? nous dit saint Paul.

Qu’as-tu donc que tu puisses donner sinon cela même que tu as reçu : cette charité et cette espérance qui enrichira le Trésor de ta foi. 


*


Que pourrons-nous donner 

sinon ce que nous avons reçu de plus précieux 

à savoir la piécette de la charité.

À la suite de la veuve de Jérusalem, 

il nous faudra sans doute déposer quotidiennement ce don précieux de la charité, 

ce don qui nous fait vivre en frères et sœurs tous ensemble.

La charité, c’est cette pièce unique et de grande valeur 

qui porte l’effigie du Christ. 

Fragile d’apparence, elle est pourtant inestimable dans nos relations 

et nous savons que sa valeur surpasse toute chose, 

car la charité ne passera jamais. 

Cette piécette constitue la dette de notre amour mutuel, 

et nous ne pouvons pas la conserver.

Cette piécette de la charité, 

le Seigneur la met chaque jour dans la besace de notre cœur 

de telle sorte que nous puissions enrichir le trésor de son Temple saint, 

c’est-à-dire le trésor de nos communautés, de nos familles, de nos sociétés 

par le partage d’une fraternité authentique.


Cette piécette de la charité ressemble étrangement 

à ce vase d’huile de la veuve de Sarepta. 

C’est l’huile de la fraternité rassemblée, 

c’est l’onction de l’amour partagé, 

c’est le chrême du pardon échangé 

qui renouvelle, affermit et restaure nos communautés, au cœur même de leur pauvreté.

Voyez en effet qu’il est bon qu’il est doux d’habiter en frère tous ensemble. 

C’est une huile excellente sur la tête, chante le psalmiste.

Cette huile de la charité, elle s’épanche souvent en famille, en communauté, 

dans la rencontre fraternelle, par l’accord de nos sentiments, 

dans le service mutuel, dans le don de soi.

Cette huile de la charité ne vient pas de nous, 

mais il nous faut la recueillir chaque jour dans l’Amour que Dieu nous porte le premier.

Ainsi le vase d’huile ne se videra pas, 

ainsi notre cœur ne s’épuisera pas. 

Bien au contraire, il se renouvellera de jour en jour 

et il sera ressourcé par le don de soi dans l’Amour.


*


Mais il y a une deuxième piécette à déposer.

C’est la piécette de notre espérance. 

L’espérance, c’est cette piécette, 

c’est ce don gratuit que nous avons reçu au jour de notre baptême 

et pour laquelle nous devons rendre des comptes. 

« Rendez compte de l’espérance qui habite en vous », nous dit saint Paul.

L’espérance, c’est cette piécette, petite entre toutes,

qui porte en elle le souvenir de Dieu et la marque du Royaume à venir. 

C’est elle qui fait briller en nos cœurs et dans nos vies, les reflets du monde à venir.

Cette petite piécette, il nous faut la donner, 

il nous faut la déposer afin qu’elle rayonne pour les autres au cœur du monde.

Cette piécette de l’espérance ressemble, quant à elle, 

à cette jarre de farine de la veuve de Sarepta. 

Souvent, l’espérance, on aimerait la garder pour soi, 

car elle donne poids et consistance à notre existence. 

Mais aujourd’hui le Seigneur nous demande de la partager, 

de la faire fructifier pour faire advenir son Royaume 

comme un levain nouveau dans la pâte.

À travers la jarre de notre existence, 

il nous faut donc livrer au monde ce levain de l’espérance 

qui a été placé dans la farine de notre humanité. 

C’est dans notre finitude, 

c’est dans ce qui nous apparaît ici-bas comme broyé, déchiré, fragile, 

qu’il nous faut annoncer un mystère de relèvement, la promesse de notre Résurrection.

Transmettre ce levain de l’espérance, 

ce n’est pas vivre dans l’illusion. 

Ce n’est pas rêver d’un autre monde sans faille et sans limite

 – c’est l’illusion d’une forme de transhumanisme – 

mais c’est bien plutôt discerner avec réalisme 

la main de Dieu à l’œuvre dans le pétrin de notre pâte humaine.  

Dans ce regard contemplatif, dans ce regard de Jésus sur le geste de la veuve, 

on comprend alors que cette farine annonce un pain d’éternité. 

Ce que nous serons ne paraît pas encore, 

mais néanmoins nous savons que sommes engagés dans une alliance 

pour former ensemble un pain de Vie, le Corps du Christ.

Ce levain de l’espérance, 

c’est l’Esprit qui le renouvelle de joue en jour dans la jarre de notre existence.

Ainsi jarre de farine ne s’épuisera pas, ainsi l’espérance ne nous fera jamais défaut.


*


Que devons-nous faire de ces piécettes ?

À la suite de cette pauvre veuve, 

il nous faudra aussi passer par le Trésor du Temple. 

Il nous faudra offrir ce que nous avons, 

il nous faudra livrer notre temps et notre vie, 

en vue du trésor caché du Royaume des cieux.

Passer par le Temple, c’est vivre une Pâques dans le don de soi. 

C’est aussi vivre un dépouillement et une purification. 

Pour la veuve de Sarepta, comme pour la veuve de Jérusalem, 

il nous faut apprendre à livrer notre vie pour découvrir l’Alliance nouvelle. 

C’est par des dons successifs, que le Seigneur nous demande de tout donner, 

qu’il nous invite nous donner chaque jour et pour toujours. 

Sarepta et Jérusalem : ce sont les lieux de vie des deux veuves, 

ce sont des lieux de don et d’abandon.

Sarepta, c’est ce lieu où la veuve est venue ramasser deux bouts de bois. 

C’est le lieu où elle pétrira la pâte et fera les galettes. 

C’est le lieu où elle a donné son cœur au service du Seigneur.

Sarepta en hébreu, c’est le lieu du fondeur. 

C’est un lieu qui unifie, qui simplifie, qui purifie. 

Sarepta, c’est le lieu où se mêle à la fois 

l’huile de notre charité et le levain de notre espérance, 

pour constituer par nos vies un pain d’éternité. 

C’est le lieu de l’Alliance où se forme et se livre entre nos mains 

le pain vivant, le Corps du Christ.

Sarepta ressemble finalement à Jérusalem. 

C’est le lieu du Crucifié, le Golgotha, 

où une autre veuve, Marie, supportera le bois de la Croix 

et nous donnera son Fils, 

pour nous apprendre, à son tour, à aimer et à espérer en vérité.


Sarepta et Jérusalem, c’est le lieu de nos croix, 

le lieu de nos pâques, de notre sacrifice 

où dans nos misères nous pouvons déposer les piécettes de notre amour et notre espérance.

C’est là que le Christ s’est offert lui-même en sacrifice, une fois pour toutes, 

afin de nous faire passer de la mort à la vie,

afin de nous faire passer de nos veuvages d’ici-bas aux noces éternelles, 

afin de transformer nos finitudes en plénitudes.

Seul un regard d’espérance et d’amour peut le contempler.

C’est le regard de Marie, 

c’est le regard de la veuve, 

c’est le regard de l’Église qui nous invite à faire de même aujourd’hui.

 

***


Frères et sœurs,

que pourrons nous donner dans nos pauvretés ?

« Le grand malheur de cette société moderne, se lamentait Bernanos, 

c’est qu’elle s’organise visiblement pour se passer d’espérance comme d’amour ; 

elle s’imagine y suppléer par la technique, 

elle attend que ses économistes et ses législateurs lui apportent la double formule 

d’une justice sans amour et d’une sécurité sans espérance.

Le monde moderne n’a pas le temps d’espérer, ni d’aimer, ni de rêver. 

Ce sont les pauvres gens qui espèrent à sa place, 

exactement comme les saints aiment pour nous. 

La tradition de l’humble espérance est entre les mains des pauvres. »


Frères et sœurs, cette tradition de l’amour, cette tradition de l’espérance, 

c’est à nous de la livrer pour le salut du monde.

Au cœur de cette eucharistie, 

nous pouvons remettre, nous pouvons transmettre au monde 

ces piécettes de notre amour et de notre espérance. 

C’est tout le trésor de notre baptême, 

c’est tout ce que nous avons pour vivre ici-bas.

Aimer et espérer, voilà notre unique richesse.

C’est à ce prix que nous enrichirons le trésor de notre foi.

C’est par ce don que nous participerons au mieux à l’édification du Temple Nouveau, 

le Corps du Christ, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Méditer la Parole

8 novembre 2015

Saint-Gervais, Paris

Frère Charles

 

Frère Charles

Lectures bibliques

1 Rois 17,10-16

Psaume 145

Hbreux 9,24-28

Marc 12,38-44