26e semaine du Temps Ordinaire - A

Dire et faire, voir et croire

Nous saisissons sans difficulté le sens immédiat
de cette petite parabole sur l’appel des deux fils (Mt 21,28-29).
Le premier, qui dit «oui» d’emblée
et ne fait rien ensuite.
Et le second, qui déclare d’abord «non»
et, finalement, se reprend et agit.
On voit d’autant plus clairement la leçon
que Jésus lui-même conduit ses auditeurs
à discerner où est l’attitude la plus juste.
Dès lors, cela se résumerait-il à dire, par exemple :
Mieux vaut bien agir avec un peu de retard ou de mauvaise humeur
que de ne rien faire du tout malgré de belles promesses.
N’y a-t-il pas bien davantage ?


On reste plus surpris d’entendre Jésus
dire, sur sa lancée, à des justes selon la loi,
que les pécheurs publics et les prostituées
les précèdent dans le Royaume de Dieu (21,30-32).
Qu’y a-t-il en vérité au tréfonds de cette apostrophe ?


Au-delà donc de la compréhension immédiate de la parabole
et de la claire exhortation du Christ au repentir,
quelle lumière les paroles du Seigneur
peuvent-elles apporter, aujourd’hui, à nos vies ?


La première lumière que Jésus projette ainsi en nos cœurs
est pour nous inviter à bien comprendre une chose essentielle.
Et, plus encore, bien sûr, à la mettre en pratique.
C’est qu’il y a, tour à tour et tout à la fois,
le «dire» et le «faire», puis le «voir» et le «croire».

Une bonne chose est de «dire».
et il faut savoir «dire», c’est-à-dire parler vrai,
exprimer son âme, se prononcer, répondre à son appel.
Mais cela ne suffit pas.
Une chose excellente est de «voir» ;
Et il est nécessaire de bien «voir»,
c’est-à-dire s’instruire de ce qui est juste, comprendre, discerner.
Mais cela reste insuffisant.
Il faut «dire» et «faire».
Il faut «voir» et «croire».
Car il y a priorité de l’acte sur la parole
et de la foi sur la connaissance.


Nous savons tous la vacuité de ce qu’on appelle «les vains discours»
et le peu de poids de ce qu’on nomme «les belles promesses».
Cela est vrai dans tous les domaines de nos vies.
Mais, ici, il y va de davantage encore.
Celui qui parle dans la parabole, c’est Dieu lui-même.
Et ceux à qui il s’adresse, ce sont des fils, ses propres fils.
La vigne où ils sont invités, appelés à aller travailler,
c’est Sa vigne, la Vigne du Seigneur (Is 5,7 ; Jn 15,1).
En d’autres termes ; c’est la création remise entre nos mains :
Multipliez, emplissez la terre et soumettez-la (Gn 1,28).
C’est notre propre vie, toutes nos vies,
pour qu’elles montent en droiture et en sainteté :
La gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit (Jn 15,8).
Et c’est l’Église, Son Église,
qu’il a lui-même bâtie (Mt 16,18),
afin que nous sachions la servir et la faire grandir :
Vous serez mes témoins jusqu’aux confins de la terre (Ac 1,8).


Si nous savons vraiment entendre cet appel,
avouons-le, frères et sœurs,
quel honneur pour nos âmes
et quelle responsabilité aussi pour nos vies !
Souvenons-nous des paroles du Christ.
Elles vont toutes en ce sens dans l’Évangile :
Ce n’est pas en me disant : Seigneur ! Seigneur !
qu’on entrera dans le Royaume des cieux ;
mais c’est en faisant la volonté de mon Père (Mt 7,21).
Ma mère et mes frères, ce sont ceux
qui écoutent la Parole de Dieu
et qui la mettent en pratique (Lc 8,21).
Les scribes et les pharisiens occupent la chaire de Moïse :
faites donc et observez ce qu’ils pourront vous dire ;
mais ne vous réglez pas sur leur conduite
car ils disent et ne font pas (Mt 23,2-3).
Quiconque écoute mes paroles et les met en pratique,
ressemble à un homme qui a bâti sa maison sur le roc (Lc 6,47).
Il l’a bâti sur ce fondement qu’est le Christ,
lui qui a si parfaitement accompli tout ce qu’il a enseigné.
Il n’a pas été oui et non ; il n’y a eu que oui en lui (2 Co 1,19).


Quel exemple pour nos routes !
Oui, souvenons-nous :
un jour, nous aussi, ici et là, nous avons «dit».
Nous avons dit «oui».
Nous avons dit oui, en faisant «profession de foi».
Nous avons dit oui, en prenant tel engagement
matrimonial, socio-professionnel, sacerdotal, monastique.
Où en sont aujourd’hui nos «faire»
après tous ces «dires», nous demande le Christ de l’Évangile ?


Vient ensuite l’appel à bien unifier en nos vies,
ce qui est à «voir» et ce qui est à «croire».
Il est nécessaire de bien voir
et donc d’être informés, formés, enseignés.
Au plan spirituel, nous dirions : évangélisés et catéchisés ;
Mais la foi, nous rappelle Jésus en ce jour,
est bien plus qu’une connaissance et une croyance.
Elle est même plus qu’une grande conviction.
Elle est une vie qui nous retourne, nous reprend
et nous ramène vers Dieu, nous élève vers lui.
En un mot : elle est une «conversion».
Jésus le rappelle sans ménagement
aux chefs des prêtres et aux anciens, dans l’Évangile (Mt 21,23).
En vérité, je vous le déclare : les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le Royaume de Dieu.
Mais écoutons bien la suite :
Car Jean Baptiste est venu à vous
et vous n’avez pas cru à sa parole (voilà le reproche essentiel)
tandis que les publicains et les prostituées y ont cru
(là, et là seulement, est leur grand mérite).
Mais vous, continue Jésus, même après avoir vu cela,
vous ne vous êtes pas repentis pour croire à la parole (21,31-32).
Littéralement, dit le texte grec :
Vous, devant cet exemple, vous n’avez même pas eu
de remords tardif qui vous fit croire en lui .


Voilà en quoi l’apostrophe aux grands prêtres
et aux anciens du peuple (Mt 21,23)
rejoint parfaitement la parabole.
Il n’est jamais trop tard pour se convertir.
Mieux encore : il faut incessamment se convertir !
«Que voulez-vous que je vous dise ? Je commence à peine à me convertir» .


Ce que nous comprenons mal souvent,
en entendant le Christ, dans l’Évangile, nous répéter cela,
c’est que c’est toujours pour notre joie.
Lisons les récits de conversion, tous les récits, quels qu’ils soient.
Écoutons les confidences, toutes les confidences
des multiples retours au bercail.
C’est toujours fait dans un aveu et un partage
débordants de reconnaissance et de joie !
Oui, frères et sœurs, la conversion, toute conversion est une joie.
Une profonde et sereine joie.
Comment, dès lors, après le prophète Ezéchiel (18,25-26),
Jésus ne nous y inviterait-il pas ?
Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir (Lc 5,32).
Seuls les pécheurs repentis deviennent donc des saints.
Voilà pourquoi on peut dire que le plus important
n’est pas de rester un juste (auto-satisfait),
mais de devenir un saint, c’est-à-dire un pécheur
qui n’en finit pas de se relever pour avancer sans cesse (2 Co 12,9-10).


À quoi donc, pour finir, nous appellerait cette fameuse conversion ?
C’est encore l’Écriture qui nous répond, en ce jour,
par la bouche de l’apôtre Paul :
tout simplement, à une vie d’amour, à l’exemple du Christ (Ph 2,1) ;
Lui s’est retourné vers nous, s’est converti à nous,
est descendu jusqu’à nous (2,6-11)
jusqu’à devenir l’ami des publicains et des pécheurs (Mt 11,19).
Il nous a donné sa parole et il l’a accomplie.
Il a vu notre faiblesse et il a cru en nous.
Il a fait plus qu’aller travailler à la Vigne du Père.
Il l’est lui-même devenu en personne, pour nous.
Et nous avons alors entendu ces paroles bouleversantes de tendresse :
Je suis la vigne et mon Père est le vigneron.
Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés.
Demeurez en mon amour. Quel divin exemplaire !
Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous
et que votre joie soit parfaite. Quelle promesse pour nos cœurs !
Voici mon commandement :
(c’est au singulier, car il n’y en a qu’un qui les résume tous)
aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés (Jn 15,1….12).


Frères et sœurs, non, le christianisme n’est pas d’abord une religion
prêchant une morale et enseignant des dogmes.
C’est une religion qui nous appelle tous à une communion d’amour.
Une religion dont la morale et les dogmes ne sont que ceux de l’amour.
À l’exemple, à la suite et avec la grâce de Notre Seigneur Jésus Christ.


Comment, dès lors, ne pas «dire» et «faire» sa volonté,
«voir» et «croire» en sa Parole ?
Une Parole d’amour pour un commandement d’amour !
 

Méditer la Parole

29 septembre 2002

Saint-Gervais, Paris

Frère Pierre-Marie

 

Frère Pierre-Marie

Lectures bibliques

Ezéchiel 18, 25-28

Psaume 24

Philippiens 2, 1-11

Matthieu 21,28-32

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