La Sainte Famille - C

 La famille de Dieu

 Il y aurait une manière caricaturale de considérer la Sainte Famille :

la voir comme une sorte d'idéal désincarné où tout serait évident et lisse,

sans heurt et sans difficulté.

Une sorte d'image d'Épinal irréelle et un peu fade,

dont le plus grave défaut serait d'être bien peu conforme à ce que nous en dit l'évangile.


Pour fêter la Sainte Famille,

la liturgie nous propose au contraire le récit d'une crise familiale,

une de ces graves incompréhensions qui font partie de toute vie véritable.

Un épisode qui génère de la souffrance et des questions :

Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? demande Marie à Jésus.

Vois comme nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi.


Si la Sainte Famille possède elle aussi son lot de souffrances et de blessures,

c'est que sa sainteté est bien plantée dans notre humanité, bien réelle,

de cette sainteté qui nous concerne, en définitive.

Essayons de découvrir en quoi la Sainte Famille peut être, pour nous tous,

un modèle et un exemple.

Voyons donc comment l'évangile nous présente la famille de Marie, Joseph et Jésus.


Marie a été accordée en mariage à Joseph, 

et avant qu'ils aient habités ensemble, elle se trouve enceinte (cf. Mt 1,18).

Inutile d'essayer d'imaginer la manière dont Joseph a pu vivre ce moment...

On peut seulement être sûr qu'il a été profondément bousculé,

et même déchiré en lui-même.

Non, décidément, la sainteté n'empêche pas la souffrance...


Ne sachant que faire, Joseph décide de répudier Marie secrètement,

mais l'ange du Seigneur lui demande de la prendre chez lui.


Joseph obéit.

Il le fallait afin que la volonté de Dieu s'accomplisse.

Joseph reconnaît donc l'enfant sans qu'il soit sien,

il devient protecteur et éducateur de l'enfant, 

mais il sait que l'enfant a été conçu du Saint-Esprit et qu'il n'est pas sorti de lui.


Marie, quant à elle, a accueilli l'annonce de l'ange 

en répondant : Qu'il me soit fait selon ta parole.

Elle accepte l'irruption de Dieu en son sein,

et elle comprend bien que, par son fiat,

sa vie, désormais, ne lui appartient plus, ni même vraiment à son mari :

elle se donne à Dieu.

À cause de ce don, elle entendra le vieux Siméon lui prédire

qu'un glaive transpercera son cœur,

que l'enfant à naître va être une cause de souffrance incompréhensible.


Mais dès à présent, elle sait bien, 

son cœur de mère le sait et l'accepte :

son fils ne lui appartient pas ;

et c'est pourquoi depuis le début, elle l'a remis au Père du ciel.


Voilà donc une famille

où le père a remis sa paternité à Dieu,

et prend soin de son enfant en sachant qu'au fond, il n'est pas d'abord le sien ;

où la mère a reçu sa maternité de Dieu 

en sachant que ce fils est conçu pour une œuvre de salut qui la dépasse.


Quant au Fils lui-même,

il reconnaît ce Père divin comme sien d'une manière si naturelle

qu'il n'a même pas pensé à en parler à ses parents :

Ne le saviez-vous pas, leur dit-il dans le Temple,

c'est chez mon Père que je dois être !


Il ne cessera de dire plus tard à ses disciples

que sa vie ne se comprend qu'au regard du Père céleste :

tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit,

il le reçoit de son Père.


Cette famille a donc Dieu pour centre,

elle existe par son obéissance à Dieu.

Et c'est Dieu qui en est le principe d'unité,

c'est la volonté de Dieu qui la tient uni

bien plus fortement que ne pourraient le faire des liens naturels.


L'obéissance à Dieu le Père

n'empêche pas Jésus d'être obéissant à ses parents humains :

il leur était soumis, nous dit l'évangéliste.


Mais l'obéissance à Dieu l'emporte,

même si cela doit rester pour partie incompréhensible à ses parents,

même si cela doit leur infliger l'angoisse d'une recherche pleine d'inquiétude

et plus encore le désarroi de découvrir qu'ils ne comprennent pas leur fils :

Comment se fait-il que vous m'ayez cherché ;

ne le saviez-vous pas ? S'entendent-ils dire par le jeune Jésus.


Voilà donc en quoi la Sainte Famille est exemplaire :

les relations qui sont premières en son sein,

ce sont les relations de chacun avec le Père céleste.

Et rien ne peut supplanter l'obéissance à Dieu.

C'est Dieu qui est premier.


Dieu a fondé cette famille, 

elle est à lui avant tout autre appartenance ;

et chacun d'entre eux sait que Dieu doit garder cette première place 

sans quoi cette famille n'aurait plus aucune consistance !


On comprend que l'attitude de Marie consiste à garder tous les événements dans son cœur,

que ce soit cet épisode du Temple ou déjà, à Noël, 

le témoignage des bergers à qui les anges ont annoncé la naissance de Jésus.

Marie scrute les événements pour y chercher le chemin de Dieu.



On retrouve dans la première lecture

l'attitude d'une mère tout à fait émouvante :

Anne rend au Seigneur son fils Samuel.


Elle a imploré Dieu pour recevoir ce fils,

elle sait qu'elle doit sa fécondité à la bonté et la miséricorde de Dieu,

Aussi, c'est à Dieu qu'elle l'offre.


L'attitude d'Anne est admirable

car elle révèle un cœur disponible au don de Dieu :

elle sait, plus que beaucoup d'autres mères,

que son fils, pour devenir lui-même, doit être redonné.

Cette dépossession va devenir son bien le plus précieux, 

par lequel elle peut faire croître la vie reçue.


On sait que le petit Samuel, par la suite, sera appelé personnellement par le Seigneur,

afin de devenir prophète pour son peuple et oindre le roi David.



Dans la deuxième lecture, Jean parachève la leçon 

en dévoilant plus clairement encore le don de Dieu en chaque personne :

Le Père a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu,

et nous le sommes.


L'évangéliste précise que le monde ne peut connaître la véritable identité des enfants de Dieu.

Le monde ne voit que la surface des choses et des êtres.

Car en chaque personne, il y a un enfant de Dieu en devenir.

Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté, dit Jean.

Et notre cœur lui-même l'apprend que très progressivement, 

à force de scruter le cœur de Dieu.



L'être profond de la famille chrétienne 

est rattaché à la qualité d'enfants de Dieu de chacun de ses membres.

Tous doivent à Dieu leur existence,

et chacun ne peut trouver sa véritable identité humaine 

qu'à travers le regard créateur du Dieu trinitaire.


La vie familiale est à l'image de la famille trinitaire,

la Trinité est son origine et son modèle admirable !

Au sein de l'Être de Dieu, 

le Père céleste a engendré le Fils de toute éternité

et des deux procèdent l'Esprit.

Les trois Personnes en Dieu ont la même nature et la même dignité ;

aux trois la même gloire et la même adoration !


De même au sein de la famille,

chaque membre est appelé à la même dignité, celle de fils de Dieu,

et tous doivent être uni dans l'amour,

s'appartenant les uns aux autres.


Cela n'enlève rien aux responsabilités et devoirs respectifs des uns et des autres.

La famille est aussi une réalité naturelle.

Mais nous sommes appelés, comme chrétiens, à discerner, à travers nos liens naturels,

une vocation encore plus réelle : une vocation divine.


Aujourd'hui, contemplons la Sainte Famille 

et demandons-lui d'être configurés à son obéissance.

Apprenons d'elle que parents, enfants, frères et sœurs sont confiés les uns aux autres

en vue d'une identité qui vient d'en haut.

Au regard de la foi, les enfants n'appartiennent pas aux parents,

pas plus que Jésus n'appartenait à Joseph et Marie.

Ils sont confiés par Dieu en vue d'une histoire sainte.


Apprenons à garder dans notre cœur tous les événements de nos familles,

à scruter, à travers le quotidien, l'action de Dieu qui conduit chacun selon sa volonté.

Pour que cette volonté s'accomplisse, 

il nous faut développer entre nous un respect et une délicatesse pleine de la conscience de ce que nous sommes vraiment : des enfants de Dieu.


La famille chrétienne, à l'image de la Sainte Famille,

doit être une école de discernement et de contemplation :

chaque membre est un tabernacle du Dieu vivant, 

il est porteur, souvent à son insu, d'un projet de Dieu qui fait toute chose nouvelle.

 

Méditer la Parole

27 décembre 2015

Sainte Marie-Madeleine, Vézelay

Frère Grégoire

 

Frère Grégoire

Lectures bibliques

1 Samuel 1,20-28

Psaume 83

1 Jean 3;1-2.21-24

Luc 2,41-52