Le coin des routiers

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Bienvenue dans le coin des routiers, espace où vous pouvez poser vos questions bibliques ou théologiques, liées au thème de la Route de Pâques et des textes bibliques proposés à la lectio divina.

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Vos questions

 

La bibliothèque de l'Écriture

Vous parlez d'une soixantaine de livres pour la semaine 6... Ces livres, les trouve-t-on dans la bible ? Un grand merci pour vos textes que l'on découvre quand on ne connait pas l'Ancien Testament.

Sylvie, Levallois-Perret

 

La Bible est une sorte de bibliothèque : les différents rédacteurs qui sont à l'origine de ces textes ont parfois vécu à des centaines d'années les uns des autres ; ils ont rédigé chacun un «livre», parfois même un morceau de livre,dont l'ensemble, mis bout à bout au terme d'un processus long et compliqué, forme le «Canon des Écritures». On parle bien du «Livre d'Isaïe» ou du «livre de l'Apocalypse», n'est-ce pas ? Tous ces livres rassemblés forment ensemble l'Écriture, Parole de Dieu qui nous rejoint jusque dans nos vies d'aujourd'hui.

 

Réécrire l'Histoire ?

J’ai bien lu le bel exposé sur le plan du salut. Néanmoins comment être sûr de ce plan de Dieu et de ces relations Père/Fils... Comment être sûr de ne pas se mettre «à la place» de Dieu et de penser à sa place... Comment être sûr que nous suivrons le Christ après la mort… Je crains quelquefois que nous réécrivions l’Histoire pour que ce soit logique face à ce mystère devant lequel je vacille souvent...

Rose, Sèvres


Bien sûr, il faut se garder de trop spéculer sur le mystère divin, mais le christianisme est une religion qui ne laisse pas l’intelligence au placard. En même temps, il ne la laisse pas non plus s’exprimer en dehors de tous garde-fous… L’intelligence chrétienne (qui demande d’être cultivée) est invitée à s’exprimer dans le cadre de l’Écriture et de la Tradition. La réponse précédente (qui suscite votre question, si j’ai bien compris) est truffée de citations et de références bibliques qui sont la source des affirmations qu’elle contient : nous n’avons rien le «droit» d’affirmer sur Dieu qui ne vienne de l’Écriture et qui ne soit conforme à l’interprétation traditionnelle. Cependant, on n’est pas non plus obligé de formuler les réalités de la foi en des termes compliqués si on ne s’y sent pas à l’aise : qu’il nous suffise de simplement choisir la confiance et la foi : confiance en l’amour miséricordieux et foi même quand on ne comprend pas. Nous ne savons pas tout, et heureusement ! Mais nous choisissons de mettre notre confiance en Dieu, coûte que coûte !

 

Le Père sacrifie-t-il son Fils ?

En 1 Jn 4,10 ( et aussi 2,2 ), l'expression «victime de propitiation pour nos péchés» me pose problème. Le Père aurait-il «sacrifié» son Fils ? D’autre part, la Croix n’est-elle pas indissociable de la Résurrection dans le plan du salut ? Quel est alors précisément le rôle de celle-ci ?

Christophe, Strasbourg


Le Père aurait-il sacrifié son Fils ?… Nous nous sentons mal à l’aise avec cette question… Pourquoi ? Souvent pour des raisons plus psychologiques que théologiques. Nous surchargeons la notion (biblique) de sacrifice, de nos propres interprétations négatives : un père (a fortiori un Père) qui sacrifie son fils (a fortiori son Fils) est nécessairement un père cruel – et cela ne cadre pas avec ce que l’on nous a dit de Dieu. Pourtant, oui, Dieu le Père a bien sacrifié son Fils ; mais il faut bien comprendre ce que cela veut dire. Pour cela, il faut toujours faire l’effort de garder dans l’arrière-plan de notre contemplation de la Croix, la contemplation du mystère trinitaire. Le Père et le Fils ont même volonté. Le Père a volonté d’aimer les hommes et cela signifie pour lui «livrer son Fils pour nous», comme le dit Paul (Romains 8,32) ; le Fils a même volonté d’aimer les hommes et cela signifie pour lui «se livrer pour nous», comme le dit encore Paul (Ephésiens 5,2 ; Galates 2,20). il n’y a aucune contradiction entre ces deux volontés. La croix est un «drame trinitaire», comme aime à le dire le théologien Hans Urs von Balthasar.


Au sujet de la résurrection et de son lien avec la Croix dans le plan du salut, effectivement les deux événements sont indissociables. Posons plusieurs questions pour bien le mesurer : 1. La Résurrection est-elle la récompense du Fils par le Père ? Non. Penser cela serait conforme à une vision arienne de la Trinité : un Dieu suprême nommé Père donnant des ordres à un Dieu subordonné et le récompensant ensuite pour la qualité de son œuvre…Redisons-le : il n’y a qu’une seule volonté en Dieu – et cette volonté est amour. 2. La résurrection est-elle la réponse de l’amour paternel à l’offrande aimante du Fils ? Oui : «Le crucifié, Dieu l’a ressuscité», dit le livre des Actes des Apôtres (2,24 ; 2,32 ; 5,30 ; cf. aussi Galates 1,1 ; Colossiens 2,12…). On peut aussi relire l’hymne de la Lettre aux Philippiens (2,6-11), tout entier construit comme un dialogue entre le Fils et le Père : le Fils s’anéantit librement dans la mort (première parole) et le Père répond en le glorifiant (deuxième parole). Le Fils meurt vers le Père et le Père achève sa mort en victoire – et en victoire pour nous – c’est-à-dire en résurrection. 3. En quoi la résurrection du Fils nous concerne-t-elle ? Ce n’est pas la Croix seule – ni la mort – qui nous sauve, c’est l’amour du Père et du Fils jusqu’à l’extrême. Le Fils s’enfonce dans la mort jusqu’à se couper du Père par amour et cet amour unique du Père et des hommes le ramène (il faudrait presque dire «logiquement») jusque dans le sein du Père qu’il n’avait jamais quitté. L’amour rejoint l’amour et la mort est engloutie dans la vie. Le Fils, dans sa double nature humaine et divine est ressuscité par le Père. L’homme parfait qu’est le Fils unique, «premier-né d’entre les morts» (Colossiens 1,18), devient l’«aîné d’une multitude de frères» (Romains 8,29).

 

La seconde mort...

Je n'arrive pas à comprendre l'idée de la seconde mort évoquée dans l'Apocalypse 21,1-8. La seconde mort, destinée à tous les hommes de mensonge, fait-elle allusion à ceux qui refusent la notion de péché dont nous nous accusons au début de chaque célébration eucharistique ? Dans ce cas, comment tous les hommes, même ceux qui se disent incroyants, pourraient-ils être sauvés dans l'amour de Dieu ?

Pierre, Lugrin

 

Effectivement le langage symbolique et crypté de l’Apocalypse n’est pas toujours des plus aisés à comprendre… La «seconde mort» est en fait déjà évoquée au chapitre précédent (20,6.13-15) : opposée à la première mort corporelle, que tous connaissent, elle désigne donc la mort spirituelle. Ceci pouvant être mis en relation avec  les paroles de Jésus : «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois le corps et l’âme» (Matthieu 10,28).

Cette seconde mort ne peut affecter que ceux qui choisissent de se couper de la source de la vie qu’est Dieu. Ce que postule le don magnifique et terrible de la liberté qui nous a été fait. Si «les hommes de mensonge» sont particulièrement guettés par ce refus de Dieu, c’est que «le diable» est «menteur et père du mensonge», dit Jean (8,44). S'ils refusent (consciemment) Dieu qui est Vie et Vérité, ils ne peuvent subsister. Sans que cela remette en cause le dessein de Dieu qui est que «tous les hommes soient sauvés» (1 Timothée 2,4).

Où est la miséricorde ?

En Matthieu 25,41, comment comprendre : «feu éternel, maudits...» et «châtiment éternel» en Matthieu 25,46 ? Où trouver le pardon ? la rédemption ? Comment comprendre cette image d’un Dieu «sans pitié»? Merci pour votre réponse !

Anne, Saint-Chamond

 

Je répondrai en deux temps. Tout d’abord par un rappel méthodologique important : on ne peut pas lire la Bible par petits morceaux, encore moins, en isolant une phrase, a fortiori un mot, de son contexte. Je vous renvoie à la réponse intitulée «Comprendre les Écritures». Quand une expression nous choque, nous paraît contredire le visage du Dieu dont nous savons qu’il est amour, c’est qu’il nous faut creuser davantage pour comprendre ce que signifie cette expression, pourquoi le rédacteur (qui n’est pas Dieu en personne !) l’emploie, à qui il s’adresse et, surtout, quelle est la pointe de son message.

 

Pour déterminer tout cela, il faut un peu de temps et parfois aussi un peu d’aide ! Je vous répondrai à l’aide du très bon commentaire de Claude Tassin : L’évangile de Matthieu, paru au Centurion en 1991. À propos du passage que vous évoquez, après une étude détaillée du texte, il conclut ainsi : «Depuis le Sermon sur la montagne, Matthieu a repris inlassablement le motif austère du jugement : me mettre à la suite du Christ, c’est lui donner le droit de me juger à tout instant. Le choix chrétien est lourd de conséquences : 'Au bout de toute cette liberté, il y a une sentence', écrivait Albert Camus, auteur aussi de ce cri : '(le jugement dernier) je l’attends de pied ferme : j’ai connu ce qu’il y a de pire, qui est le jugement des hommes’ (dans La Chute). Or le Christ a connu nos tentations et ’le jugement des hommes’ qui l’a conduit à la croix. Le chrétien s’avance donc non point terrifié mais confiant en ce juge qui a partagé son destin. Il reste que le lecteur moderne a peu d’attrait pour les catégories judiciaires employées par Matthieu, à moins de redécouvrir que ces catégories nous habitent plus profondément que nous ne le pensons. Aimer quelqu’un n’est-ce pas lui donner des droits sur moi et singulièrement le droit de juger si je l’aime bien ou mal ? Être libre, n’est-ce pas, parmi tant d’influences contraires, choisir une bonne fois à qui et à quoi je donne le droit de juger mon comportement ? À ces deux questions nous répondons : oui, dans certaines limites. Peut-être est-ce en réfléchissant sur ces 'limites’ que l’on commence à se tourner vers le Christ comme vers le Juge secrètement espéré» (p. 266).

 

Lumière et ténèbre...

Dans le récit de la Genèse, de quelle lumière et de quelles ténèbres est-il question le 1er jour ? De même pour le soir et le matin ? En effet, les «luminaires» n'ont été créés que le 4ème jour.

Bernard, Mulhouse

En lisant ces premiers versets de la Genèse, il faut bien avoir présent à l'esprit la difficulté que représentait le fait d'essayer de dire avec des mots d'homme une réalité qui dépasse totalement l'homme puisqu'elle est située hors de l'espace et du temps. Que peut-on dire de ce qu'il y avait, avant que quelque chose soit ? Toutes les civilisations environnantes racontaient l'origine du monde à la manière de mythes se servant d'éléments déjà existants. L'écrivain inspiré, lui, essaie de dire ce qu'on appellera plus tard, en un langage plus abstrait, la création «ex nihilo», à partir de rien. Mais l'hébreu n'est pas une langue abstraite, il ne peut donc dire ce rien qu'à travers des mots concrets. Vous faites remarquer le double emploi du mot «ténèbres» ; on pourrait dire la même chose des mots «ciel» et «terre» qui sont déjà là au verset 1, et créés seulement les 2e et 3e jours.


Il ne faut donc pas chercher de correspondances précises, mais remarquer simplement que Dieu crée à partir d'un double principe : en ordonnant (c'est-à-dire en donnant un ordre, mais aussi un sens) à ce qui, autrement, ne serait que chaos ou, pour parler comme la Genèse «tohu bohu» (ce sont les terme traduits par «vague et vide») ; et en séparant, c'est-à-dire en faisant sortir de la confusion, de l'indétermination. Ce que veut nous dire ce chapitre est donc finalement que nous ne sommes pas perdus dans un univers absurde, mais que tout est dirigé par Dieu et que les choses ont un sens, et cela est «très bon» !

Tout est-il toujours voulu par Dieu ?

Comment peut-on dire que rien n’arrive qui n’ait été voulu par Dieu? Dieu a-t-il voulu les génocides ? Après le 11 septembre, Ben Laden a dit : «Si nous avons réussi, c’est que Dieu l’a voulu ou permis». Cette idée n’est-elle en contradiction avec la phrase du Notre Père : «Que Ta volonté soit faite», ce qui signifie que justement l’homme pour l’instant ne fait pas toujours la volonté de Dieu» ?

Marie, Paris


Votre question fait sans doute référence à l’introduction à la lectio divina du lundi 9 mars, sur le texte qui relate la construction de la tour de Babel. «Pourquoi les peuples sont-ils si différents qu’ils en viennent à s’opposer ? «La Bible répond, pour bien montrer que rien n’arrive qui ne soit voulu par Dieu : parce que Dieu en a décidé ainsi.» Une chose est de dire : Dieu en a décidé ainsi, autre chose de dire que la Bible répond pour montrer que Dieu en a décidé ainsi. Il nous est impossible de dire avec certitude ce que Dieu décide… En revanche, le texte biblique est là sous nos yeux et le message que veulent transmettre ses rédacteurs nous est parfaitement accessible. Reste la question de fond : quelque chose peut-il se produire sans que Dieu l’ait voulu ? Je crois que nous pouvons répondre positivement à cette question, tout en nous gardant de ne pas penser Dieu en termes trop humains. Comment la moindre chose pourrait-elle échapper au Dieu créateur et rédempteur de toutes choses ? Cependant, Dieu a en quelque sorte, confié les clés de la création à l’homme : il lui a donné une liberté qui n’est pas un faux-semblant mais une réalité entière et définitive. C’est à l’homme de choisir entre le bien et le mal. C’est à l’homme de se prononcer pour ou contre Dieu. Dieu, lui, veut toujours le bien. C’est en cela que quelque chose peut se produire «sans que Dieu l’ait voulu». Pour autant, gardons à l’esprit que nous avons une vue bien plus courte que celle de Dieu ! Au fond du fond, nous devons croire que rien ne lui échappe et qu’il conduit toutes choses vers un achèvement dont nous ignorons encore la figure.

 

Comprendre les Écritures...

S’agissant des Israélites, comment cette parole : «Toutes les fois qu’on lit Moïse, un voile est posé sur leur cœur» (2 Co 3,15), peut-elle être comprise aujourd'hui ? Par ailleurs, comment, chrétiens, éviter une compréhension erronée de l’Écriture ?

Christophe, Strasbourg


Vous posez deux questions importantes qui touchent d’une part à notre rapport au judaïsme et d’autre part à notre rapport à l’Écriture. Je commencerai par la deuxième. Il faut dire deux choses. D’abord et essentiellement que nous recevons les Écritures ; ensuite que les Écritures ne «vivent» pas sans quelqu’un qui les lit et qui, en les lisant, les interprète (même sans le faire exprès !). L’Église ne dit pas qu’il n’y ait qu’une seule interprétation, univoque, de l’Écriture. Elle dit que notre interprétation de l’Écriture doit passer sous le «jugement» de son autorité magistérielle. Nous recevons l’Écriture de ceux qui l’ont écrite, de ceux qui l’ont lue et qui la lisent, et aujourd’hui de notre mère l’Église. Alors concrètement ? Il n’y a pas d’autres moyens d’éviter une compréhension erronée de l’Écriture que de se former ! Il serait très dommage d’en rester à une lecture naïve, voire superstitieuse ou simplement affective de l’Écriture. L’Écriture est un trésor qu’il nous faut sans cesse et inlassablement creuser dans la prière et l’étude.

Pour ce qui est du verset de Paul, il faut, comme toujours, le resituer à la fois dans son contexte immédiat et dans son contexte historico-théologique. L’un des points sur lesquels Paul veut insister, c’est que la Loi ne peut sauver ; c’est pourquoi il va jusqu’à qualifier le ministère de Moïse de «ministère de mort» (2 Co 3,7) ou «de condamnation» (3,9), par opposition au ministère dont lui-même est chargé : «ministère de l’Esprit» (3,8) et «de justice» (3,10). Seul le Christ sauve. Voilà pour le contexte. Quant au verset précis, il convient de ne pas le séparer de celui qui le suit : «C’est quand on se convertit au Seigneur que le voile est enlevé» (3,16). Paul ne veut pas dire que l’Écriture (c’est-à-dire, pour lui, l’Ancien Testament) soit obscure, mais qu’elle prend son sens dans le Christ, qui seul l’éclaire aux yeux des croyants – et d’une lumière si forte qu’ils en deviennent à leur tour resplendissants ! Le propos de Paul n’est pas un propos anti-judaïque – encore moins anti-sémite ! –, c’est le propos d’un homme qui met tous les arguments dans la balance pour emporter l’adhésion des lecteurs, pour remporter la victoire qu’il espère : la pleine conviction dans la foi au Christ sauveur. Et cela passe par le fait de tracer une ligne entre la foi de nos frères aînés, les enfants d’Israël, et la foi des chrétiens. Sur cette ligne se tient le Christ : il faut se prononcer.

 

La tentation... «plus forte que nous» ?

Dans le texte de frère Pierre-Marie pour le 1er dimanche de Carême, j’ai du mal à comprendre cette phrase : «Aussi réelle que soit la tentation... personne n’est obligé d’y céder...». C’est vrai, mais ce n’est pas si facile car parfois c’est «plus fort que nous» ! Comment faire ? J’ai beau prendre de bonnes résolutions, me dire que je peux me priver de nourriture par exemple mais je n’y arrive pas... Merci d’avance pour votre réponse.

Monique, Rennes

 

Merci de votre question qui se pose effectivement sur le plan de nos vies très concrètes. La réflexion de frère Pierre-Marie se situe à un plan plus théologique – d’ailleurs vous dites qu’elle dit vrai : le péché n’est pas la conséquence automatique, inéluctable de la tentation. Notre liberté demeure. Mais il est vrai que notre liberté est faillible et que nous nous laissons si souvent séduire par ce bien premier que fait miroiter devant nous la tentation. Vous prenez l’exemple de la nourriture. Le bien visé par le jeûne qu'il nous est proposé de vivre de manière plus significative pendant le Carême est de rendre son âme disponible à Dieu en lui offrant notre faim corporelle – sans exagération ! – en signe de notre faim plus profonde de son amour, de sa Parole. Or la tentation nous fait croire que le bien visé est inférieur au bien immédiat que peut représenter l’absorption d’une tarte à la crème… On connaît le proverbe : Mieux vaut un «tiens» que deux «tu l’auras» ! C’est un mensonge – et c’est le propre du tentateur que d’être aussi le «Père du mensonge» : la tarte n’a qu’une durée de vie très courte alors que, dans notre relation à Dieu – comme dans notre relation aux autres –, se joue le tout de notre existence. Alors que faire ? Se connaître, déjà, c’est-à-dire éviter les situations où nous savons que nous allons être tentés. Ensuite, reconnaître et confesser sa faiblesse, jusque dans le sacrement de réconciliation. C’est peut-être là que le Seigneur nous attend, davantage que dans l’effort maîtrisé et couronné de succès. Pensez au publicain et au pharisien de l’évangile… Enfin, quand vient le moment de la tentation, se réfugier en Dieu, dans une confiance filiale toujours renouvelée. Lui nous conduit, lui seul connaît le fond de notre cœur et la vérité de notre désir. Si nos fautes nous font revenir vers lui, alors nous saurons pourquoi, dans la nuit de Pâques, on chante : «Felix culpa ! Heureuse faute qui nous a valu un tel rédempteur !».

Ne nous soumets pas à la tentation ?

Dans le Notre Père il y a une phrase que j'ai du mal à prononcer : «Ne nous soumets pas à la tentation». Comment Dieu qui est comme un père pour nous pourrait-il nous soumettre à la  tentation, nous exposer au mal, nous mettre à l'épreuve en quelque  sorte ? J'avoue que je suis un peu perdu. Je me dis que c'est peut- être une erreur de traduction à partir du texte original. Aussi je  remplace cette phrase par «ne nous laisse pas succomber à la  tentation»... Merci de m'éclairer si vous le pouvez.

Daniel, Bruxelles

 

Les traducteurs œcuméniques du Notre Père ont en effet choisi un verbe qui peut paraître un peu maladroit pour les raison que vous indiquez très justement. Mais il faut dire qu’il n’était pas facile de trouver un équivalent du verbe grec eispherô utilisé par Matthieu (littéralement : «mettre dans»…) et que le latin rend par inducere (qui a donné en français «induire»). Une périphrase explicitant davantage l’idée aurait peut-être été préférable, comme : «ne permets pas que nous entrions dans la tentation», «fais que nous n’entrions pas en tentation»…Plus exacte peut-être, mais pas facile à dire dans la prière ! Il faut d’abord savoir nous réjouir que toutes les Églises chrétiennes aient réussi à se mettre d’accord pour adopter la même traduction et que nous puissions ainsi prier le Notre Père avec nos frères séparés.

 

Ceci étant, un mot de l’Écriture ne suffit jamais à une bonne compréhension et il faut l’éclairer par d’autres passages. Or que nous dit l’Écriture ? Très fermement, que ce n’est jamais Dieu qui nous tente (cf. par exemple Jc 1,13-14 : «Que nul s’il est éprouvé ne dise : C’est Dieu qui m’éprouve. Dieu en effet n’éprouve pas le mal, il n’éprouve non plus personne» ; et aussi 1 Co 10,13). La tentation vient de celui que la Bible nomme le Diable, l’Adversaire ou justement le Tentateur ; ou de ce que Paul nomme «le mystère d’iniquité à l’œuvre dans le monde» ; et aussi, reconnaissons-le, de la connivence que notre nature blessée entretient avec lui.

 

Que peut donc signifier cette demande ? Nous demandons à Dieu de nous aider à ne pas consentir à la tentation et à en sortir. Selon l’expression de l’exégète allemand J. Jeremias : à «être protégé dans la tentation, et non préservé de la tentation». En nous rappelant que Jésus a voulu être tenté pour tout assumer de notre condition et qu’il nous aide à résister à la séduction du mal par la grâce de sa victoire.

Encore Etty Hillesum...

À propos de la phrase d’Etty Hillesum, ne peut-on dire que tout acte bon – acte  de charité par exemple – élève le monde, et tout acte mauvais – contraire à l’amour – fait tomber un peu le monde dans son chemin vers Dieu ? Donc nous sommes un peu responsables de ce qui arrive au regard de la relation de l’humanité à Dieu ?

Françoise, Romans

 

Oui, sans doute pourrait-on le formuler ainsi. Le pape Jean-Paul II écrivait un jour aux jeunes : «La conversion et l’engagement d’un seul constituent un germe de salut pour tous». On  n’est pas très loin de ce que disait Etty mais pour autant je ne crois pas qu’elle percevait les choses dans des catégories morales mais plutôt au travers d’une sorte de mystique universelle – elle ne s’est jamais officiellement convertie au christianisme d’ailleurs ! – qui la faisait éprouver dans son cœur, dans sa prière, et presque dans sa chair, à quel point l’humanité entière est une, à quel point un cœur humain est semblablement fragile à un autre cœur humain. Je la rapprocherais peut-être davantage, pour ce point précis, de Thérèse de l’Enfant Jésus qui se disait assise à la table des pécheurs, qui se sentait capable des pires fautes. L’intuition qui rejoint ces deux femmes, c’est que le mal – tout comme le bien – dépasse la personne. Nul ne peut être identifié à sa faute, défini à partir d’elle, car sa faute aurait pu et pourrait encore être la mienne. En 1942, Etty écrivait encore : «Les plus grands vices ne me sont pas inconnus, mais en même temps j’éprouve aussi la plus grande foi en Dieu et un esprit d’abnégation et un amour de mon prochain. Et je vis tout cela corps et âme, dans le sang et l’obscurité, et transpercée de part en part».

Il est «descendu aux enfers»

Dans le credo, il est dit du Fils de Dieu qu'il «est descendu aux enfers». Qu'est-ce que cela signifie ?

Maguy, Rhode Saint Genèse

 

Le «Catéchisme de l’Église catholique» (qui comprend un commentaire détaillé du Credo) peut être un instrument utile pour répondre à ce genre d’interrogations lorsqu’elles se posent à nous. La phrase particulière qui vous pose question ne peut être comprise qu’à partir du sens que toute l’Antiquité (y compris biblique) donnait au terme «enfers» (au pluriel) : c’est le séjour des morts (sans connotation négative). Aussi lorsque les premiers chrétiens affirmaient que Jésus était «descendu aux enfers», ils voulaient d’abord signifier qu’il avait réellement connu la mort, comme tout homme, avant de «ressusciter d’entre les morts» (Ac 3,15 ; Rm 8,11 ; 1 Co 15,20). Ces enfers, cependant (en hébreu, le shéol), étaient un lieu morne, privé de la vision de Dieu, où tous attendaient le Rédempteur. Jésus, y est donc descendu en Sauveur, c’est-à-dire, comme l’affirme la 1e lettre de Pierre (3,18-19) pour proclamer la bonne nouvelle aux justes qui y demeuraient et les conduire dans la Maison du Père. Ainsi voit-on, sur les icônes, Jésus, ayant sous ses pieds les portes de l’enfer brisées et tenant fermement par le poignet Adam et Ève qui en remontent avec lui. Cette «descente» est donc la plénitude de l’annonce évangélique, portée à tout l’univers «visible et invisible». Elle montre que Jésus a voulu tout connaître et tout assumer de notre condition, même les profondeurs les plus noires et les plus désespérées, pour nous en libérer (Cf. He 2,14-15).

Y a-t-il un «mal nécessaire» ?

Le REVENEZ de ce premier jour de carême semble dire que nous sommes sortis, nous-même, de notre terre originelle qui est le cœur de Dieu. Si cela est juste, la liberté qui nous est donnée porterait en elle le germe du péché. Dans ce cas, le péché (comme le tsunami !) ne serait-il pas le mal nécessaire pour que nous prenions conscience que l’amour infini de Dieu nous appelle à faire de notre cœur une terre fertile ?

Pierre, Lugrin


Sans doute est-il possible, pour désigner ce que le dogme appelle la faute originelle, de dire que nous sommes «sortis du cœur de Dieu». Mais ce que nous ne pouvons pas faire, c’est d’en «accuser» Dieu, de le rendre responsable, voire coupable de nous avoir donné un cadeau empoisonné. Dieu nous a donné une vraie liberté entière, car il voulait être aimé par des êtres libres et non par des êtres programmés pour le bien. Le catéchisme de l’Église catholique dit de la liberté humaine : «Tant qu’elle ne s’est pas fixée définitivement dans son bien ultime qu’est Dieu, la liberté implique la possibilité de choisir entre le bien et le mal, donc celle de grandir en perfection ou de défaillir et de pécher» (CEC 1732). En cela, il me semble que le terme de «germe de péché» – qui serait inhérent à la liberté donnée par Dieu, ne peut être retenu. La liberté que Dieu nous donne comporte, c’est vrai, un risque, mais non un germe : un germe grandit nécessairement, un risque ne débouche pas nécessairement sur une conséquence mauvaise. Dieu qui est bon, Dieu qui est «sans idée du mal», selon le titre d’un beau livre de Jean-Miguel Garrigues, ne peut pas donner quelque chose de mauvais à l’homme. Dans le plan de Dieu, qui est de conduire la création tout entière, et en premier lieu l’homme, à la pleine communion avec lui, il n’y a pas de «mal nécessaire». Le mal est ce qui s’oppose à Dieu, comment Dieu se servirait-il volontairement de ce qui s’oppose à lui ? Dieu qui est tout amour n’envisage pas le non-amour. Il continue de susciter dans le cœur de tout homme qui se tourne vers lui l’exercice de sa liberté dans l’amour. Et, mystérieusement, il peut arriver que même le mal serve à la croissance du bien. On peut reprendre encore une fois l’exemple – parmi d'autres ! – du tsunami…

Toutes les catastrophes du monde ?

Comment Etty Hillesum peut-elle prétendre que toutes les catastrophes procèdent de nous-mêmes. Beaucoup oui, toutes non. Quel rôle a pu jouer l’homme dans un tsunami ou dans l’éruption du volcan à Pompéi ? Je préfère saint Augustin qui affirme que le mal vient de ce que nous sommes séparés de Dieu. Donc, nous ne pouvons qu’espérer que la Résurrection nous unira enfin à Lui. Cela n’empêche pas le repentir dès à présent.

Bernard, Mulhouse

 

Je ne vois pas ce que «le tsunami qui ravage une région entière» vient faire dans cette réflexion. Il a produit un immense élan de solidarité. On a appris de nombreux actes de courage et de ténacité pour sauver la vie. Et de magnifiques exemples de patience et d’espérance d’une vie retrouvée dans des familles dont souvent il ne restait qu’un ou deux enfants. Je me souviens d’un jeune couple allemand qui espérait encore, au bout de trois semaines, retrouver son bébé. Ils ne montraient qu’espérance et amour, pas de révolte, pas de ressentiment. Ce n’est pas le «sang du monde» qui a coulé sur les mains. C’est «le lait de la tendresse humaine».

Marguerite, Autun


Merci de vos réactions : c’est évidemment un point particulièrement difficile et brûlant ! L’exemple du tsunami est un exemple-limite et comme tel, il peut être mal interprété. Il est évident que la magnifique solidarité dont le monde entier a pu être témoin au lendemain de cette catastrophe ne parlait «qu’espérance et amour, pas de révolte, pas de ressentiment», comme Marguerite le dit très justement. Le propos de la méditation n’est pas de partir de cet exemple précis mais plutôt de suggérer une piste de réflexion sur nos propres imbrications avec le mal. La phrase d’Etty Hillesum, un peu excessive comme elle, sans doute, nous met cependant en chemin : «Toutes les catastrophes procèdent de nous-mêmes»… Il faut l’entendre non au plan pragmatique (nous serions concrètement responsables de ces catastrophes dans leur intégralité) mais au plan mystique (nous sommes reliés à la souffrance du monde, nous en portons mystérieusement notre part du fait que nous sommes pécheurs) : cette jeune femme nous livre le secret de sa propre expérience : juive en pleine guerre mondiale, elle sait que le mal qu’elle subit n’est pas dissociable de celui qu’elle commet ou peut commettre. Mais elle affirme aussi qu’au milieu de ces souffrances, «on peut combattre la guerre et toutes ses séquelles en libérant de soi l’amour, chaque jour, à chaque instant». Pourquoi le sang du monde coule-t-il sur nos mains ? Parce que le mal traverse aussi notre propre cœur, n’est-ce pas ? Oui «le mal vient de ce que nous sommes séparés de Dieu», comme vous le rappelez, Bernard, en faisant référence à saint Augustin (qui a, évidemment, une autre autorité théologique qu’Etty Hillesum !). Mais rien ne sert de se lamenter ou de se révolter : en regardant vers la croix, nous voyons celui dont les mains clouées ruissellent du sang de toutes les souffrances du monde. En est-il responsable pour autant ? Non, bien sûr, mais «Dieu l’a fait péché pour nous» comme le dit Paul (2 Co 5,21) : librement il se laisse affecter par toutes nos blessures, à la fois solidaire et victorieux par sa résurrection.