5 - Art & prière

L'icône de la Nativité

Reproduction contemporaine (FMJ)

 

L’icône de la Nativité présente une sorte de synthèse de la foi en l’Incarnation, fruit d’une longue histoire où, peu à peu, un point capital de la foi a trouvé son expression fidèle, dogmatique, contre les erreurs qui risquaient de tronquer l’inépuisable vérité du mystère.

Ce mystère de l’Incarnation constitue le fondement théologique de toute icône : c’est parce que Dieu, réellement, s’est fait chair, parce qu’il s’est laissé contempler dans un visage d’homme, que son image sainte peut et doit être représentée, vénérée. Ainsi l’icône de l’Incarnation tient une place particulière : c’est elle qui justifie toutes les autres.


L’Enfant Jésus
L’Enfant Jésus est le point focal de l’icône. Toutes les lignes convergent vers lui. Mais, surprise : au lieu du nouveau-né attendrissant que l’on s’attendrait à contempler, c’est un petit corps immobile et presque figé, emmailloté de bandelettes, comme celles que l’on voit sur les icônes de la résurrection. L’immobilité si étrange de l’Agneau de Bethléem rappelle ce texte que l’Église orientale lit le Samedi saint : «En ce jour, le Fils unique de Dieu se repose de toutes ses œuvres». Et ailleurs : «Emmailloté, il délie les chaînes fortement nouées de nos péchés».

Dans l’icône, l’enfant se trouve à la hauteur exacte du «nombre d’or» et c’est la dimension classique de la croix. Ainsi la croix est présente à travers cette proportion géométrique et l’enfant se trouve au point où se croisent ses branches. Comme l’écrivait saint Jean Chrysostome : «La fête de la Nativité contient déjà l’Épiphanie, Pâques et la Pentecôte».


Le bain de l’enfant
C’est l’une des scènes les plus étonnantes et les plus mystérieuses à la fois : le bain de l’enfant... Il s’agit, comme on le voit à son auréole, de l’Enfant Jésus, qui est donc représenté deux fois sur cette icône. Ce bain souligne la condition humaine de Jésus, soumis au régime très concret de l’incarnation. Jésus est un vrai bébé confié aux mains des femmes assistant Marie, la jeune accouchée.

Mais il y a plus : le bain de l’Enfant revêt aussi un caractère symbolique et préfiguratif : il anticipe le bain du baptême dont on fait mémoire en Orient lors de la fête de la Théophanie (Épiphanie, Baptême du Seigneur et Noces de Cana) ; un baptême qui s’accomplira pleinement dans la mort, quand le Christ se laissera recouvrir par les eaux de la mort pour que, de sa propre mort, jaillisse une source de vie éternelle...


La Vierge Marie, Mère de Dieu
En dehors de la grotte, revêtue de la pourpre royale, Marie est étendue. Manifestement fatiguée, elle repose sa tête sur sa main et son regard se perd dans le lointain, comme si, déjà, elle «méditait toutes choses en son cœur»...

On s’étonne souvent qu’elle se détourne ainsi de son enfant. Son attitude montre que, comme Joseph, elle est saisie par le mystère en train de s’accomplir, qui est comme trop vaste pour être seulement embrassé par le regard. Il y faut le regard de la foi, le regard de la prière. Autre signification, non moins belle : c’est vers nous, vers chacun de ses enfants qu’elle est tournée, car telle est bien sa vocation : devenir la Mère de tous les hommes, elle qui, par grâce insigne, est devenue la Mère de Dieu. Ève nouvelle, Mère de tous les vivants, c’est pour tous qu’elle a prononcé son Fiat, et c’est pourquoi elle figure l’Église.


Joseph
La scène qui montre Joseph et ce vieux berger difficilement identifiable est l’une des plus mystérieuses... Appuyé lui aussi, sur sa main, comme Marie, il est en proie à un profond questionnement. C’est le doute que rapporte l’Évangile, symbolisé ici par le berger hirsute, en qui l’on peut voir une quasi-représentation du diable (sur certaines compositions, il est clairement affublé de cornes et d’une queue !).

Dans la personne de saint Joseph, l’icône représente un drame universel et qui se reproduit à travers tous les siècles : le berger-tentateur lui affirme qu’une telle intervention de la part de Dieu dans le cours de l’histoire humaine et de sa propre histoire à lui, le charpentier de Nazareth, est tout simplement impossible ! Il faut qu’il se réveille de ce rêve inaccessible...

Joseph en proie au doute achève d’humaniser la scène. La foi n’exclut pas le questionnement du cœur de l’homme, mais elle le fait passer par le feu, comme l’or au creuset !


Les mages
Tout en haut de l’icône, les mages sont montés sur des chevaux remarquables de légèreté et de vie. Le doigt pointé vers le ciel, les savants se laissent guider par une étoile. «Ta Nativité, ô Christ, chante la liturgie orientale, a fait luire dans le monde la lumière de la connaissance ; c’est par elle que les adorateurs des astres ont appris d’une étoile à t’adorer».

L’attente des juifs est mystérieusement rejointe par celle des païens et l’icône rassemble déjà autour de l’Enfant Jésus les deux peuples pour n’en faire plus qu’un : le peuple de ceux qui adorent le Dieu unique venu dans la chair de l’humanité.


Les anges
Les anges, dont le vêtement éblouissant rappelle la gloire de la majesté divine, sont représentés dans leur double ministère : ceux, les plus nombreux, qui s’inclinent vers le Fils de l’homme pour lui rendre hommage, et celui, qui, à droite, est tourné vers les bergers comme pour leur indiquer le chemin : serviteurs de Dieu et serviteurs des hommes dans leur route vers Dieu.

Dans l’inclinaison de ce dernier ange vers les hommes, on sent la tendresse, la veille incessante de l’ange gardien.


Les cieux ouverts
«Si tu déchirais les cieux et si tu descendais !», chante la liturgie de l’Avent. Ici, c’est chose faite : la lumière au triple rayon descend jusque dans les ténèbres de la grotte où est né l’Enfant. L’Esprit Saint repose entièrement – et corporellement – sur lui, comme il le fera à nouveau lors du baptême.

L’unique rayon qui sort du triangle du haut signifie l’essence une de Dieu mais, sortant de l’étoile, il se partage en trois éclairs pour désigner la participation des Trois Personnes divines à l’économie du Salut. C’est une véritable recréation, comme lorsque, au premier jour, l’Esprit planait sur le chaos d’un monde encore en gestation.


Les bergers
Les bergers, au nombre de deux, à gauche de l’icône (plus un à droite), font partie de ceux qui convergent vers l’Enfant. Au-delà de la fidélité au récit évangélique qui mentionne explicitement les bergers veillant dans les champs alentour, leur présence auprès de l’Agneau souligne une fois de plus le caractère pascal de la figure de l’Enfant emmailloté de bandelettes. Lui l’Agneau, il vient se faire Berger de l’humanité «pour conduire tout être, des portes sans soleil à la splendeur vivifiante».


L’âne et le bœuf
Un élément traditionnel de nos crèches occidentales se retrouve sur l’icône de la Nativité : l’âne et le bœuf ! Mais l’origine de leur présence remonte beaucoup plus haut : il faut ouvrir la Bible au livre d’Isaïe pour y lire : «Le bœuf reconnaît son maître et l’âne la crèche de son Seigneur ; Israël ne connaît rien, mon peuple ne comprend rien» (Isaïe 1,3). On peut aussi voir dans ces deux animaux le symbole du sacrifice accompli (on offrait des taureaux sur l’autel du Temple) par la Pâque du Seigneur vers laquelle il s’avancera monté sur un ânon...


La grotte
Autre élément familier de nos crèches d’Occident : la grotte. Bien que nulle part évoquée dans l’Évangile, elle est bien présente, creusée dans la montagne qui occupe tout l’espace de notre icône.

Ce qui frappe immédiatement, c’est l’obscurité de ce lieu : elle doit nous conduire à comprendre qu’il s’agit d’une représentation symbolique de l’enfer, ce lieu radicalement privé de lumière. Mais le paradoxe est là : Jésus, tout rayonnant dans ses bandelettes immaculées, resplendit précisément au creux de cette nuit. On entend en écho le prologue de Jean : «La lumière luit dans les ténèbres».

Nous sommes invités à contempler cette icône dans la perspective de celle de la descente aux enfers, dans laquelle, de la même manière, la lumière du Christ fait éclater les ténèbres. Le Christ est né à l’ombre de la mort pour nous libérer de la mort. La Nativité incline les cieux jusqu’aux enfers et nous contemplons, couché dans la crèche, l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

 

 


 

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Méditation librement inspirée du texte de Paul Evdokimov :
L’art de l’icône, Théologie de la beauté