Méditer

Les tentations de Jésus au désert

À l’orée de son ministère public, le récit des tentations de Jésus au désert peut sembler être une ultime préparation. Composé comme une histoire en trois scénettes, il est en fait placé par Luc au début de la vie publique comme un porche symbolisant le sens profond de la mission de Jésus : combattre le mal sous toutes ses formes pour en être définitivement vainqueur par sa mort-résurrection.

 

4 [1] Jésus, rempli d'Esprit Saint, revint du Jourdain et il était mené par l'Esprit à travers le désert [2] durant 40 jours, tenté par le diable. Il ne mangea rien en ces jours-là et, quand ils furent écoulés, il eut faim. [3] Le diable lui dit : «Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre qu'elle devienne du pain.» [4] Et Jésus lui répondit : «Il est écrit : Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme

[5] L'emmenant plus haut, le diable lui montra en un instant tous les royaumes de l'univers [6] et lui dit : «Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, car elle m'a été livrée, et je la donne à qui je veux. [7] Toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle t'appartiendra tout entière.» [8] Et Jésus lui dit : «Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte.»

[9] Puis il le mena à Jérusalem, le plaça sur le pinacle du Temple et lui dit : «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ; [10] car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, afin qu'ils te gardent.[11] Et encore : Sur leurs mains, ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre.» [12] Mais Jésus lui répondit : «Il est dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu.»

[13] Ayant ainsi épuisé toute tentation, le diable s'éloigna de lui jusqu'au moment favorable.

 


 

«Rempli d’Esprit Saint, (Jésus) revint du Jourdain» : Luc a voulu situer Jésus à la fois dans sa filiation divine (affirmée par la voix du Père au moment du baptême) et sa filiation humaine (d’où l’insertion de sa généalogie en 3,23-38). Mais, par-delà cette insertion, il établit un lien fort entre la scène du baptême (rappelée par la mention du Jourdain) et celle de la tentation : ce n’est que parce que Jésus a été reconnu comme Fils de Dieu possédant la plénitude de l’Esprit qu’il va combattre et vaincre le mal.

 



«…mené par l'Esprit à travers le désert» : le rôle de l’Esprit est particulièrement souligné par Luc. C’est lui qui préside aux «commencements» du ministère public de Jésus, comme à ceux de l’Église (cf. Actes 2) et qui conduit la mission. Pourquoi mène-t-il Jésus au désert ? On peut penser, certes, à une sorte de temps de préparation spirituelle avant le début de la mission. Mais c’est bien plutôt parce que le désert est un lieu biblique fondamental : le creuset où, après la sortie d’Égypte, s’est formé le peuple du Seigneur ; à la fois un lieu de découverte et d’amour de Dieu, que Jérémie compare à un temps de «fiançailles» (2,2), et un lieu d’épreuves où le peuple a expérimenté à la fois la mort et la sollicitude de Dieu (cf. Deutéronome 8,15-16). C’est là où le peuple élu, image de l’humanité, a été éprouvé et vaincu que Jésus part, pour revivre les mêmes épreuves et triompher.

 



«durant 40 jours» : le rapprochement avec l’Exode est confirmé par cette durée symbolique du temps de l’épreuve, puisque le peuple avait erré quarante ans dans le désert (Nombres 14,33-34). Dans l’Écriture, ce nombre est toujours mis en relation avec une période longue, difficile, mais qui permet de se rapprocher de Dieu : par exemple le temps de la pluie du déluge (Genèse 7,4), de la marche d’Élie vers l’Horeb (1 Rois 19,8), ou encore le temps passé par Moïse sur la montagne, sans boire ni manger, avant de recevoir la Loi (Exode 34,28).




«Le diable lui dit…» : la tentation est racontée sous la forme de trois scènes composées de la même manière : une suggestion du diable et une réponse de Jésus tirée de l’Écriture (trois citations du Deutéronome). L’Adversaire de Dieu, nommé ici, à quatre reprises, «le diable» (étymologiquement, en grec : l’accusateur), essaie de contrecarrer le dessein divin de salut : à celui qu’il perçoit comme le messie de Dieu, puisqu’au baptême il a reçu l’onction (le mot «messie», en hébreu, comme «christ» en grec, signifiant «l’oint»), il propose de réaliser une autre forme de messianisme qui s’appuierait sur des prodiges et des succès immédiats. Il s’agit aussi pour Luc de préciser ainsi quelle est la vraie mission du Fils de Dieu.

 



«Jésus lui répondit : ‘Il est écrit’…» : la mission du Fils de Dieu se caractérise d’abord par l’obéissance. Celui qui est le Verbe répond en se servant de versets de l’Écriture (cf. Jean 8,28 : «Ce que le Père m’a enseigné, je le dis»). C’est aussi une manière de nous montrer qu’il ne faut pas opposer au diable nos propres raisonnements (ce qui fut le premier tort d’Ève répondant au serpent : Genèse 3,2), mais suivre l’Esprit qui a inspiré l’Écriture et met à notre disposition tous les moyens de défense contre les tentations.

 



«Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme» : la première tentation, celle du pain, est du domaine de l’avoir ; elle vise la satisfaction immédiate du désir matériel. C’est la tentation d’Ève prenant le fruit (Genèse 3,6) ou du peuple voulant stocker la manne (Exode 16,19-20), la tentation humaine de la captation (cf. «la convoitise de la chair», 1 Jean 2,16). La réponse de Jésus, tirée de Deutéronome 8,3, oppose au pain la Parole, car la citation complète dit : «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur». Manière de rappeler qu’il y a d’autres biens plus désirables que les biens matériels.
Il est à noter que Jésus ne triche pas avec la condition humaine et refuse de faire des miracles dans son propre intérêt : il éprouve la faim ; mais il sait aussi affirmer : «Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé» (Jean 4,34).




« …la gloire de ces royaumes, car elle m'a été livrée» : on retrouve ici une idée familière à l’œuvre johannique : «Le monde entier gît au pouvoir du Mauvais» (1 Jean 5,19), le monde désignant ici la part du créé qui veut se couper de Dieu et de la source de la vie, et reste donc matérielle et périssable. C’est un marché de dupes que propose «le Prince de ce monde» (Jean 12,31 ; 14,30 ; 16,11) : le révérer comme un dieu, c’est-à-dire se compromettre avec le mal, pour exercer la royauté universelle, une royauté nécessairement fragile et passagère.




«Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte» : cette deuxième tentation, celle des royaumes, consiste à renier Dieu pour suivre des idoles assurant la puissance. C’est la tentation du premier homme désobéissant à l’ordre de Dieu pour suivre la suggestion du serpent (Genèse 3,6) ou du peuple adorant le veau d’or (Exode 32,4), la tentation du pouvoir (cf. «l’orgueil de la richesse» en 1 Jean 2,16). Jésus répond par une citation de Deutéronome 6,13, montrant que l’homme est fait non pour asservir le monde ou s’y asservir sous prétexte de le dominer, mais pour servir Dieu dans la liberté. Le refus des royaumes de la terre ouvre l’entrée dans le vrai Royaume, celui des béatitudes.




«…à Jérusalem» : Jérusalem occupe une place particulière dans l’œuvre de Luc : son évangile commence et se termine dans le Temple ; et toute la seconde partie à partir de 9,51 est construite comme une montée à Jérusalem («car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem», 13,33). C’est sans doute la raison pour laquelle il a inversé par rapport à Matthieu, et selon toute vraisemblance à leur source commune, l’ordre des deux dernières tentations : Matthieu, plus logiquement, fait se succéder les tentations du pain, des prodiges, des royaumes, c’est-à-dire affectant l’ordre de l’avoir, du paraître et de l’être ; tandis que Luc a voulu placer en dernier la tentation située à Jérusalem, la ville où, pour lui, se joue l’histoire du salut.

 



«Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas ; car il est écrit…» : cette fois-ci, c’est au tour du diable de citer l’Écriture, en l’occurrence le psaume 91 (90). Ce qui ne manque pas d’un certain humour puisque la citation, volontairement tronquée, se poursuit ainsi : «Sur l’aspic et le serpent tu marcheras…» (Psaume 91,13) ! Le «si» a ici un sens pleinement causal (et non pas conditionnel, comme dans la tentation précédente) : le diable reconnaît bien Jésus comme Fils de Dieu, mais il lui propose subtilement d’utiliser sa puissance pour… réussir sa mission, les prodiges qu’il opérerait au cœur même de la capitale politique et religieuse ne pouvant qu’entraîner l’adhésion à sa cause des autorités juives. La même tentation reviendra à la croix : «Les chefs se moquaient : ‘Il en a sauvé d'autres, disaient-ils ; qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ de Dieu, l'Élu !’» (Luc 23,35), suggérant à Jésus de faire un miracle pour se faire reconnaître. Mais Jésus refuse cette puissance spirituelle, comme il a refusé précédemment le pouvoir politique, indiquant déjà par là qu’il ne répondra pas aux rêves d’un messianisme royal et triomphant qu’entretenait une bonne part du peuple juif.

 



«Il est dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu» : la troisième tentation, celle des prodiges, consiste à vouloir capter et utiliser la puissance divine à son profit, pour se satisfaire ou pour avoir barre sur les autres en les captivant ou les séduisant. C’est la tentation d’Adam et Ève voulant «être comme des dieux» (Genèse 3,5), ou celle du peuple, à Massa et Meriba, mettant Dieu à l’épreuve en demandant des miracles (Exode 17,7 ; cf. Ps 78,19) ; «la convoitise des yeux» en 1 Jean 2,16. La réponse de Jésus, empruntée à Deutéronome 6,16, rappelle l’interdit de la mise à l’épreuve de Dieu ; mais elle indique surtout déjà que lui-même va refuser d’utiliser sa puissance pour donner des signes (Luc 11,29), en préférant susciter la libre adhésion de la foi, et plus encore refuser de demander un miracle pour sauver sa vie (22,42 ; 23,35).

 



«Ayant ainsi épuisé toute tentation…» : ces trois tentations synthétisent les trois registres (avoir, paraître, être) où se déploie l’humanité, ou encore les trois zones de fragilité où s’exercent les trois «esprits», comme les nommaient les Pères du désert, de la gourmandise, de l’orgueil et de la vanité. Ainsi, comme le dit la lettre aux Hébreux, Jésus «a été éprouvé en tout, d'une manière semblable (à nous), à l'exception du péché» (4,15). Alors qu’Adam, dans le premier jardin, et le peuple élu, au désert, avaient succombé, Jésus est sorti vainqueur de cette triple épreuve. Au début du monde, l’affrontement entre l’homme et le tentateur avait vu la victoire de ce dernier et, en conséquence, l’introduction dans le monde du mal et de la mort (cf. Sagesse 2,24 ; Romains 5,12) ; au début de la mission de Jésus, c’est un monde nouveau qui s’inaugure où le mal et la mort vont être vaincus.

 



«…jusqu'au moment favorable» : ce «moment favorable», ce «temps marqué», comme on traduit aussi parfois le mot grec «kairos», est celui de l’affrontement final que laissent présager ces premières escarmouches. Là le diable reviendra avec toute sa puissance : ce sera «l’heure des ténèbres» (Luc 22,53). Là la victoire définitive sur le mal sera acquise par le Christ, refusant la puissance et les prodiges, et acceptant de traverser l’humiliation, la souffrance et la mort. Le combat symbolisé ici par l’affrontement au désert se résout définitivement dans le jardin du matin de Pâques.