Introduction au parcours

Avant d’ouvrir le livre, il faut au moins préciser trois éléments nécessaires à sa compréhension ou, du moins, à éviter les contre-sens...

 

Apocalypse signifie littéralement «dévoilement», un terme à rapprocher de celui de révélation. L’objet du livre est de révéler, c’est-à-dire de mettre en lumière, le mystère du Christ.

1. L’Apocalypse de Jean est un livre singulier, tant par le caractère déroutant de son expression littéraire que par sa position remarquable : en conclusion de la Bible entière. Une lecture avertie est d’autant plus nécessaire que le mot «apocalypse*» est aujourd’hui galvaudé, avec une signification commune sans rapport avec la théologie biblique. En outre, l’autorité de l’Apocalypse johannique est régulièrement invoquée pour justifier des modes de représentation et systèmes sectaires particulièrement dangereux. Enfin, de façon positive, l’Apocalypse est très appréciée des artistes qui, de tous temps, se sont essayés à mettre le texte en images. Les chrétiens ne sauraient donc ni l’ignorer ni la sous-estimer.

 

 

Un genre littéraire est un ensemble de caractéristiques de fond et de forme qui forme une unité reconnaissable et permet au lecteur de juger du statut d’un texte. La Bible connaît un grand nombre de genres littéraires différents. Les reconnaître permet de lire le texte avec les «bonnes lunettes» et donc de l’interpréter de manière juste...

2. L’Apocalypse de Jean est incompréhensible indépendamment de son genre littéraire* (l’apocalyptique), très répandu dans le judaïsme «intertestamentaire» – c’est-à-dire, pour faire simple, du Ier siècle avant ou du Ier siècle après J-C – et adapté à des situations de crise mettant en question l’identité du peuple élu, qu’il s’agisse de persécutions violentes ou, plus subtilement, d’assimilation douce du fait d’une société païenne omniprésente. De fait, le livre de Daniel (milieu du IIe siècle av. J-C) constitue la première grande apocalypse juive, mais on trouve beaucoup de fragments chez les prophètes (à commencer par Ézéchiel), ainsi que dans les évangiles, voire les épîtres. L’Apocalypse de Jean est contemporaine de plusieurs apocalypses juives de la toute fin du 1er siècle ap. J-C (4ème Esdras, Apocalypse syriaque de Baruch), à une époque de raidissement idéologique de la part de la société romaine.

3. Les règles du genre apocalyptique sont au moins doubles. Elles concernent à la fois l’espace et le temps.

- a) L’espace cosmique, traditionnellement réparti entre ciel et terre, conçus comme deux «mondes» hermétiquement clos, se trouve perturbé du fait de l’ouverture d’une brèche dans la voûte céleste. Dans le meilleur des cas, cette transgression a une valeur positive et constitue un événement de révélation (en grec : apocalypse), soit par «descente» d’un être d’en haut, soit par «montée» d’un être d’en bas. L’auteur et le lecteur se trouvent dès lors munis de clés d’interprétation «célestes» permettant de juger des événements terrestres, déroutants ou dramatiques, selon le point de vue de Dieu.

 

L’eschatologie est, littéralement, la science des choses de la fin. Le mot grec «eskata», fin des temps, désigne la victoire du Christ sur la mort et, d’une certaine façon, le terme et l’accomplissement de l’Histoire. En théologie on parle d’eschatologie et en langage biblique de la fin des temps. L’eschato-logie est donc l’étude des fins dernières de l’homme et du monde, de la résurrection, du jugement dernier.

- b) Le temps historique se trouve lui-même doublement dilaté : d’abord du côté de l’avenir (selon le procédé pseudépigraphique donnant la parole à des hommes du passé, censés parler à propos du présent au futur) jusqu’à envisager la fin de toutes choses (eschatologie*) ; ensuite par retour sur le passé, y compris les récits d’origine relevant de temps mythiques (antédiluviens), tenus pour exemplaires de vérités universelles. Un personnage comme Énoch (monté au ciel, avant le déluge) possède la double qualification (spatiale et temporelle) et constitue un vecteur traditionnel des révélations apocalyptiques.

4. La visée des apocalypses n’est donc ni de prédire l’avenir, ni de reconstituer le passé, mais bien plutôt d’adresser au lecteur un message visant l’urgence du présent. Il s’agit le plus souvent d’inviter à la «résistance» spirituelle face aux pressions sociales fortes, à la lumière d’une double conviction : Dieu a déjà maintes fois manifesté sa fidélité (exemple : le retour d’exil) et il n’y a pas lieu de douter de son soutien ; Dieu aura de toutes façons le dernier mot de l’histoire, si bien que l’espérance constitue la première force des communautés, juives ou chrétiennes, confrontées au paganisme triomphant et tentées de douter de tout, au sein d’un monde par ailleurs accablé de souffrances multiples (catastrophes naturelles et malheurs sociaux, complaisamment décrits dans l’Apocalypse johannique).

 

 

Le prophète est d’abord celui qui reçoit la Parole de Dieu. La triple étymologie dont il est ici question renvoie à diverses interprétations du préfixe «pro». Il donne à la fois à comprendre que la parole est prononcée 1. au nom de Dieu, 2. face au peuple, 3. avant qu’il ne soit trop tard (et non avant l’événement lui-même, comme dans le cas d’une prédiction).

5. L’erreur serait de reporter sur le futur (principalement la fin du monde) un message au présent, énoncé au nom de Dieu, en face du peuple et avant qu’il ne soit trop tard, selon la triple étymologie du mot «pro-phète*». À plusieurs reprises, l’Apocalypse de Jean déclare le statut prophétique de la parole mise en images, et désigne son propre enracinement historique, notamment au travers des messages à sept Églises d’Asie Mineure (chap. 2 et 3), qui retardent d’autant le démarrage du scénario proprement apocalyptique (ouverture du ciel : 4,1-2).